Le lien Hezbollah – Palestine : un attachement méfiant – Conférence débat avec Didier Leroy

BEI014_whL’exposé de Didier Leroy, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles, a été accompagné de la projection de diverses diapositives.

Deux livres de Didier Leroy ont été mis à la disposition des participants : « Hezbollah, la résilience islamique au Liban » et « Le Hezbollah libanais, de la révolution iranienne à la guerre syrienne » (L’Harmattan).

Didier Leroy rappelle qu’il connaît mieux le Liban que la Palestine. Il a effectué un premier voyage en Israël et en Palestine en novembre 2015.

La première diapositive de la présentation de Didier Leroy montre une manifestation à Beyrouth pour Al-Yaum Al-Quds (« Le Jour de Jérusalem ») figurant simultanément les drapeaux libanais, palestinien et du Hezbollah. Certaines photos de Hassan Nasrallah montre une imagerie palestinienne et non iranienne.

« Le phénomène Hezbollah »

Didier Leroy indique qu’on assiste au choc de deux discours : celui du terrorisme du Hezbollah, en Israël et aux Etats-Unis, également répandu en Europe, et celui de la résistance, construit par le Hezbollah, repris par ses alliés régionaux, en Syrie et en Iran, et par « la rue arabe », sachant toutefois que le Hezbollah y est bien moins populaire aujourd’hui qu’à l’été 2006. Dans une approche scientifique, il faut dépasser ces deux discours.

Didier Leroy projette une photo d’une manifestation massive, « le rallye de la victoire », qui a rassemblé dans la banlieue méridionale de Beyrouth un million de partisans (sur une population totale du Liban de 4 millions d’habitants), ce qui montre que le Hezbollah est bien plus qu’un mouvement religieux ou sectaire.

Le Hezbollah constitue une forme d’Islam politique, plus précisément de l’islamisme chiite, issu de la Révolution islamique iranienne, caractérisé par la fusion des pouvoirs politique et religieux.

L’idéologie du Hezbollah s’est élaborée en trois phases

  • de 1978 à 1985, un « proto-Hezbollah », surtout religieux ;
  • de 1985 à 1992, l’affirmation d’une idéologie plus politique, à la suite de la « lettre ouverte aux opprimés » de février 1985, qui marque la création du Hezbollah, dans le contexte de la guerre civile ;
  • de 1992 à 2013, la présentation d’un programme politique du Hezbollah et participation aux activités parlementaires (L’année 1992 est marquée par les premières élections après les accords de Taef de 1989).

2013 est l’année du premier engagement militaire au delà des frontières du Liban, en Syrie : pour le Hezbollah, la survie du régime de Bachar al-Assad est une question de vie ou de mort.

Didier Leroy présente « l’arborisation structurelle » du Hezbollah, son infiltration à tous les niveaux de la société :

  • « poids lourd » militaire, dont la puissance est supérieure à celle des Forces armées libanaises ;
  • parti politique le plus influent au Liban ;
  • premier fournisseur d’aides sociales ;
  • champion de la communication, grâce à divers médias, dont le plus connu est la chaîne de télévision Al-Manar ;
  • autarcie financière (du moins en période de paix, car l’aide iranienne reste primordiale en situation de conflit).

En termes de communication, Didier Leroy évoque le Musée de la Résistance de Mlita, installé dans l’ancienne prison israélienne de Khiam et le « Jihad Tour » (aménagement touristique de l’ancienne base militaire de Mlita, au Sud-Liban).

Le Hezbollah et Israël

Le Hezbollah s’est créé en réaction à l’occupation du Sud-Liban par Israël. Cette région, surnommée à l’origine le « Fatahland », avait souffert non seulement des incursions israéliennes mais aussi d’exactions palestiniennes.

Le Hezbollah succède au mouvement (ou milice) Amal, acronyme arabe de « Détachements de la résistance libanaise », créé en 1974 par Moussa Al-Sadr.

Le Hezbollah, contrairement à Amal, s’est caractérisé par son refus de toute compromission envers Israël, occupant du Sud-Liban. Cette opposition a donné lieu à des affrontements pendant plusieurs années dans la plaine de la Bekaa, dans le sud de Beyrouth et au Sud-Liban (mais Amal est aujourd’hui allié du Hezbollah). Le Hezbollah maintient un discours résolument antisioniste.

Après la stabilisation de la situation, le Hezbollah concentre ses moyens militaires contre Israël et non plus contre des ennemis intérieurs. En 1982, la création de la composante militaire du Hezbollah a bénéficié de l’appui de 2.000 pasdarans iraniens. L’effort de guerre se porte sur le front sud et connaît des développements spectaculaires pendant la période 1990-2008. Le point culminant en a été la guerre de l’été 2006. La popularité du Hezbollah à cette époque fait de Hassan Nasrallah le nouveau Zaïm du monde arabe. En 2015, le Hezbollah disposerait de 20.000 combattants « de carrière » et de 50.000 roquettes.

Didier Leroy rappelle que des militants du Hezbollah sont passés par des camps de l’OLP entre 1978 et 1982 et que le Hezbollah a combattu aux côtés du Fatah lors des affrontements avec Amal.

Le Hezbollah partage avec les Palestiniens le thème de la lutte contre l’occupation et affirmé son soutien à la cause palestinienne lors des deux Intifadas.

Pendant la période de la première Intifada, de 1987 à 1993, après l’accord de Taef de fin 1989, le Hezbollah a bénéficié d’un statut privilégié et a pu conserver son arsenal. Il a conservé une position de force pour gérer une cohabitation parfois difficile avec les douze camps palestiniens au Liban. Il a établi un monopole de la résistance au sud, argument pour conserver son arsenal, mais qui supposait de neutraliser les Palestiniens dans cette zone.

Didier Leroy rappelle l’interdiction d’accès de l’armée libanaise aux camps palestiniens, à l’exception des combats autour et dans le camp de Nahr El-Bared en 2007, à la suite de braquages et d’attaques de l’armée libanaise par le groupe takfiriste Fatah – Al Islam.

Pendant la période de la deuxième Intifada de 2000 à 2005, le retrait israélien du Sud-Liban, en mai 2000, a été considéré comme une victoire par le Hezbollah, qui se présente comme modèle de résistance. Le rôle de la chaîne de télévision Al-Manar s’affirme alors dans la « martyrologie ».

Si la Hezbollah affirme avoir des relations cordiales avec toutes les factions palestiniennes, il entretient cependant des liens privilégiés avec « la résistance », en particulier le Hamas et le FPLP-CG, et donc théoriquement moins avec le Fatah. La solidarité militaire avec la Palestine est illustrée par la similitude entre les conditions des assassinats de Cheikh Yassine et de Abbas Al-Mussawi, l’arrestation de membres du Hezbollah en Egypte en 2009 et la construction de tunnels offensifs à Gaza, selon une tactique analogue à celle du Hezbollah au Sud-Liban.

Le lien entre le Hezbollah et la Palestine est réel mais doit être nuancé : alignement idéologique,  soutien à l’extérieur mais des difficultés à l’intérieur du Liban, où le Hezbollah essaye de contenir les Palestiniens.

Concernant le Hamas, Didier Leroy parle aujourd’hui d’un « maillon faible de l’axe de la résistance ». L’assassinat de Imad Mughniyeh à Damas en février 2008 a parfois été attribué à des fuites de renseignements par des Palestiniens du Hamas. Certains Palestiniens du Liban souffrent d’une réputation de corruptibilité. La proximité géographique face à Israël renforce la notion de résistance mais la « démographie confessionnelle », avec 400.000 réfugiés palestiniens sunnites et de nombreux réfugiés syriens également sunnites en majorité, complique la situation.

La relation entre le Hezbollah et la Palestine continuera de fluctuer en fonction des développements du contexte régional. On note de ce point de vue le pari raté du Hamas en Syrie. Le Hamas avait senti son heure venir et pris position contre le régime de Bachar Al-Assad.

Didier Leroy fait état d’interrogations sur la présence du Hezbollah à Gaza, par l’intermédiaire de l’organisation Al Sabirin (les persévérants), dont l’emblème est très proche de celui du Hezbollah.

 

Débat

Une adhérente pose la question de la situation des Palestiniens de Syrie.

Gérard Larose, qui était alors en Jordanie, évoque le lien apparent entre le déclenchement de la guerre de l’été 2006 et les attaques israéliennes menées à l’époque contre Gaza depuis plusieurs semaines. Didier Leroy indique que l’événement déclenchant de la guerre de 2006 a été l’opportunité d’une opération destinée à capturer des prisonniers israéliens en vue d’un échange ultérieur et estime qu’il s’agit d’une concomitance et non d’un élément de solidarité militaire. Un adhérent estime qu’il a pu s’agir d’un prétexte des Israéliens pour attaquer le Liban. Didier Leroy rappelle que l’opération était baptisée  « Promesse tenue » par le Hezbollah.

Une adhérente rappelle le grand nombre de prisonniers palestiniens.

Didier Leroy rappelle l’argumentaire du Hezbollah pour conserver les armes :

  • récupérer les terres encore occupées (encore trois zones contestées) ;
  • obtenir la libération des prisonniers (seulement trois ou quatre libanais…) ;
  • obtenir des garanties de la communauté internationale quant au respect de la souveraineté territoriale du Liban.

Il estime que 95 % des chiites libanais sont acquis à la résistance à Israël,  5 % étant favorables à la paix avec Israël ou contestant des aspects jugés mafieux du Hezbollah. Il indique que les sunnites sont hostiles à Israël mais également au Hezbollah ». Le « Courant du Futur », dominé par la famille Hariri et bénéficiant du soutien de l’Arabie saoudite, est particulièrement hostile au Hezbollah. La position officielle de l’armée libanaise est le « soutien à la résistance » mais il existe dans cette armée une fracture réelle correspondant à un partage des opinions par moitiés.

Bernard Ravenel, qui était au Liban en 2006, estime que le soutien du Mouvement national libanais à la cause palestinienne était surtout formel. Il indique qu’il n’y a plus de véritable stratégie nationale palestinienne ni de lien géopolitique. Il souligne que la résistance palestinienne n’est plus une résistance armée. Il évoque des « partis rentiers », dépendant d’aides extérieures (l’Europe et les Etats-Unis pour le Fatah, mais aussi le Hamas, avec des sources de financement variables) et des rapports aujourd’hui distants entre Palestine et Hezbollah.

Il demande si la question du Hezbollah a été discutée lors des négociations entre l’Iran et les Etats-Unis. Didier Leroy estime qu’« il faudrait être dans le secret des dieux » pour le savoir mais pense que le sujet a dû être soigneusement évité. Il souligne cependant que les Etats-Unis ont accentué les pressions sur les transactions bancaires et ne pardonneront jamais au Hezbollah ses attentats anti-américains pendant la guerre civile.

Didier Leroy évoque un débat au sein de l’Union européenne sur le blacklisting de la branche armée Hezbollah en 2013. Malgré une position d’hostilité au blacklisting, celui-ci a pourtant été décidé deux semaines après, le 22 juillet 2013. Il s’agit manifestement du résultat d’un troc, d’un lobbying américain.

Un participant demande quelle est l’attitude du Hezbollah envers les mouvements laïcs marxisants. Didier Leroy estime que le Hezbollah n’est pas aussi religieux qu’il le paraît, sachant que le contexte institutionnel fait que tout le monde est religieux au Liban. Il est plus résistant qu’islamiste et inclut d’anciens marxistes. Il indique avoir assisté à des soirées au whisky. Pour le Hezbollah, tout ce qui est résistant est licite. Il évoque les gadgets peu islamiques diffusés pour célébrer la victoire de 2006.

Un participant pose la question de l’action du Hezbollah en Syrie. Didier Leroy indique que le Hezbollah est maintenant engagé militairement depuis trois ans. D’abord confiant et surtout motivé par la protection de villages chiites ou de mausolées chiites. La situation a évolué en 2013 avec la bataille de Qousseir, qui a suscité une crainte de l’encerclement par un « croissant takfiriste ». Le Hezbollah dispose aujourd’hui de plusieurs milliers de combattants en Syrie, ce pays constituant aussi une zone de repli et de stockage d’armes. Il souligne que le dispositif anti-israélien est cependant maintenu. Didier Leroy indique que le Hezbollah est également présent également en Irak et au Yémen et assume ouvertement une stature régionale.

Une adhérente pose la question des relations avec l’Iran en Syrie. Didier Leroy indique qu’il n’y a pas de troupes iraniennes en Syrie mais des conseillers de haut niveau. Il y a eu en revanche des miliciens chiites irakiens mais qui sont repartis après la prise de Mossoul par l’Etat islamique.

Un adhérent pose la question de la fourniture d’armes par la Russie. Didier Leroy précise que la stratégie du régime syrien est de maintenir la liaison entre le littoral alaouite et Damas, sur une bande de territoire entourant le Liban, ce qui est également important pour le Hezbollah et pour la Russie, en raison de sa présence navale sur le littoral syrien, qu’elle fera tout pour maintenir.

Laurent de Wangen rappelle que la résistance à Daech est généralement perçue comme principalement kurde et estime que le Hezbollah est également l’une des principales forces qui s’opposent à Daech.

Il revient sur l’antagonisme entre le Hezbollah et le Hamas et pose la question de l’apparition de divisions à l’intérieur du Hamas.

Didier Leroy souligne un sérieux problème du blacklisting : tous les partenaires locaux de la lutte contre Daech sont considérés comme des terroristes.

Il indique que les « Forces du 8 mars » soutiennent évidemment l’appui du Hezbollah au régime syrien et que les « Forces du 14 mars » y sont officiellement opposées mais que sa base éprouve du soulagement à l’égard de l’intervention du Hezbollah, face à la réalité de la menace de Daech, ce qui aboutit à un consensus tacite.

Il indique que Khaled Mechaal reste persona non grata quelle que soit l’évolution ultérieure des relations entre le Hamas et le Hezbollah.

Nettoyage ethnique, colonisation : Jérusalem/Al Quds résiste ! – Conférence-débat mardi 22 mars avec Mustafa Muhammad

Sans titreMustafa Muhammad est un Palestinien de Jérusalem-Est, un urbaniste diplômé de l’Université Paris IV Sorbonne et un chercheur à l’Université de Bir Zeit. Il a encadré plusieurs voyages en Palestine auxquels ont participé des adhérents de notre groupe local.

Mardi 22 mars à 19 h 30

Salle Colombani (Bâtiment Colombani – Les Petits Débrouillards)
82, avenue Denfert Rochereau 75014 Paris (Ancien site de l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul)
Métro : Denfert-Rochereau ou Port-Royal

Accès à la salle

Le judaïsme français aujourd’hui et Israël – Conférence-débat animée par Yaël Elbaz

 Yaël Elbaz précise que son exposé ne sera pas académique mais largement subjectif, basé sur son expérience personnelle.

Elle évoque d’abord la destruction des communautés traditionnelles au 20ème siècle, en particulier le Yiddishland, ce qu’illustre la disparition du Yiddish dont les locuteurs sont passés de 11 millions avant la seconde guerre mondiale à environ 500.000. Aujourd’hui, les langues juives des diasporas (ladino, judéo-arabes, etc.) ont quasiment toutes disparues. Pour une grande majorité de juifs aujourd’hui, le monde de leurs grands-parents a disparu et on a affaire à des individus déracinés, dont la construction identitaire est difficile.

Elle rappelle le mouvement des « Lumières juives », sous l’influence du « siècle des lumières », qui marque un souci de faire accéder le judaïsme à la modernité, à l’origine du judaïsme réformé.

Elle rappelle que la France a été le premier pays du monde à accorder le statut de citoyens aux juifs. Mais dans un contexte d’antisémitisme, de discrimination, cette émancipation s’est rapidement accompagnée d’une volonté de « contrôler » le judaïsme, ce qui a donné lieu sous l’Empire à la création du consistoire central, qui est devenue l’instance représentative du judaïsme français dans le cadre du concordat, situation qui s’est maintenue jusqu’à la fin du concordat en 1905. Or le judaïsme n’avait plus eu de « clergé » officiel depuis la fin du grand Sanhédrin sous l’Antiquité et s’était ainsi développé en divers courants et communautés dont aucun n’avait plus de légitimité qu’un autre. En France, malgré la fin du concordat, le consistoire central reste considéré comme le représentant légitime du judaïsme. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’en 2012, un texte du Grand Rabbin Gilles Bernheim a attiré l’attention sur les dangers du « mariage pour tous ». La légitimité de cette prise de position a été mise en cause par certains représentants du judaïsme réformé, en soulignant son ambiguïté : peut-on la considérer comme une position officielle ou faut-il la considérer comme une position personnelle ? Néanmoins, lors de l’audition des représentants des différentes religions par le rapporteur de la loi, seul Gilles Bernheim a été auditionné comme représentant du judaïsme français.

Selon Yaël Elbaz, cette légitimité du consistoire est probablement une des causes du faible développement du judaïsme réformé en France, contrairement aux autres communautés diasporiques. A contrario, la France s’illustre par un judaïsme très traditionnaliste, voire l’un des plus réactionnaires, ce qui se manifeste par exemple par la place des femmes, exclues de l’étude du Talmud et de la lecture de la Torah. Elle évoque le scandale occasionné par la diffusion d’une audience d’un jugement de Guet (acte de divorce) filmée et montrant un chantage au divorce avec une forte demande d’argent.

Elle estime que, pour des gens progressistes, intégrés dans la modernité, il est difficile de vivre son judaïsme, de construire son identité juive.

Elle évoque la construction fantasmée de ce que peut être « le Juif », décrite par Alain Finkelkraut dans Le Juif imaginaire, qui dans les années 60-70 s’est identifié à tous les persécutés, à tous les opprimés, d’où une présence très importante des juifs dans les mouvements des droits humains (droits civiques aux Etats-Unis, lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud, etc.). Mais cela est devenu plus difficile dans les années 80, avec la fin de l’idéal communiste.

Comment définir aujourd’hui une identité juive non religieuse ? Deux pôles apparaissent : Israël et la Shoah.

Yaël Elbaz rappelle que la France abrite la troisième communauté juive dans le monde et qu’elle est le troisième pays à avoir accueilli des survivants de la Shoah, dont la présence est forte dans la plupart des familles. Elle cite l’expérience personnelle de la mort en déportation de deux grands parents.

Elle souligne l’absence de structures psychiatriques, de traitement, pour les descendants des victimes qui reçoivent « Le traumatisme en héritage », selon le titre du livre d’Helen Epstein.

A la fin des années 60, après le procès Eichmann, et dans les années 70, s’est imposée progressivement une vision de la diaspora comme une succession ininterrompue de pogroms, dont Auschwitz ne serait qu’un exemple, et la conclusion qu’il n’y avait pas de place pour les juifs en diaspora et que les juifs ne pourraient compter que sur eux-mêmes. De par l’histoire de la Collaboration, cette idée a été particulièrement marquée en France.

Le génocide est perçu dans les familles comme honteux, avec l’image de juifs faibles, menés à l’abattoir comme des moutons, auxquels on n’a aucune envie de s’identifier, en contraste avec l’image de force du soldat israélien. Israël est alors vu comme une sorte de rédemption, comme incarnation de l’honneur retrouvé, sur laquelle se greffe une vision messianique.

Yaël Elbaz évoque « la marche des vivants », organisée tous les ans, qui visite des ghettos et des camps d’extermination et se termine en Israël. Elle relève la continuité des commémorations en Israël qui ont lieu au mois d’avril-mai : tout d’abord, le jour commémorant le génocide « Yom Hashoah » (Jour de la Shoah) ; puis sept jours plus tard, le jour commémorant les soldats morts dans les guerres d’Israël « Yom Azikaron » (Jour du souvenir) ; et enfin, le lendemain « Yom Aatsmaout » (Jour de l’indépendance) commémorant la création d’Israël. Cela symbolise les trois étapes de la rédemption : l’enfer avec la Shoah, le sacrifice avec les morts de guerre et la rédemption avec Israël. Cela est illustré par la fin de la Liste de Schindler où les rescapés quittent l’Europe pour arriver à Jérusalem et où visuellement le noir et blanc laisse place à la couleur.

Dans cette vision d’Israël, se développe en diaspora une reconnaissance empreinte de culpabilité à l’égard des soldats israéliens, qui assurent la défense d’une terre qui sera le refuge en cas de retour des persécutions contre des juifs qui cumulent la demande de sécurité ici et la certitude d’une protection là-bas.

Elle relève la perception différente des juifs américains, en l’absence de persécutions.

Il en résulte un impératif moral : ne pas critiquer Israël à qui on est redevable.

S’agissant de la Palestine, la conception la plus répandue est que les Palestiniens n’existent pas. L’influence de la propagande de guerre israélienne est considérable dans les échanges communautaires, mais pas seulement. Une grande majorité de juifs de France ont des membres de leur famille habitant en Israël. Or en Israël, il existe une véritable propagande de guerre, propagande qui est transmise aux juifs de France en partie par leurs proches, qui leur semblent des témoins plus crédibles que les médias, d’autant que notre époque est marquée par une méfiance générale à l’égard de la presse. Dans de nombreuses familles juives, on met ainsi un point d’honneur à ne pas croire les médias, l’exemple le plus frappant étant donné par l’affaire Mohammed Al-Durah (30 septembre 2000) et le harcèlement de Charles Enderlin auquel elle a donné lieu.

Beaucoup croient encore qu’il existe « une politique arabe de la France » et que la presse est au service d’un pouvoir appliquant cette politique. Ils ne croient qu’à la propagande israélienne imaginant qu’il s’agit d’une vision objective du conflit. Cette attitude est illustrée par le documentaire réalisé lors de la manifestation de soutien à Israël à l’été 2014 : « Manifestation pro-israélienne ou les Israéliens imaginaires », avec des commentaires d’Eyal Sivan.

Yaël Elbaz cite la phrase apocryphe attribuée à Golda Meir et souvent reprise, qui évoque des arabes dénués d’humanité, qui n’aiment pas leurs enfants : « Nous pourrons sans doute un jour vous pardonner d’avoir tué nos enfants. Mais il nous sera beaucoup plus difficile de vous pardonner de nous avoir contraints à tuer les vôtres. La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu’ils nous haïssent. » Cette déshumanisation vise à empêcher toute empathie et toute identification à l’égard des Palestiniens, mais illustre aussi une inversion totale des responsabilités visant à dédouaner complètement les Israéliens.

Les Israéliens sont eux-mêmes immergés dans cette propagande. Néanmoins, même si tout est fait pour que le juif Israélien rencontre le moins possible les Palestiniens, il est confronté à la réalité de l’occupation, ce qui peut parfois amener à une remise en question de cette propagande. Or ce n’est pas le cas des juifs de France qui ont généralement une vision d’un Israël de carte postale lors de vacances dans les villes balnéaires en évitant les villes et les quartiers arabes. Ces touristes ne voient pas la réalité de l’occupation, les check-points

En France, les blessures héritées de la décolonisation en Afrique du nord, dont une majorité de juifs Français sont issus, ont constitué un facteur aggravant et abouti à la construction d’un discours selon lequel les juifs auraient vécu un enfer absolu dans les pays arabes, illustré par l’ouvrage de Georges Bensoussan Juifs en pays arabes, le grand déracinement. Il y aurait eu ainsi une Nakba des Juifs des pays arabes. La Nakba palestinienne ne serait qu’un échange de populations, comme entre l’Inde et le Pakistan. Ce sujet reste à traiter objectivement dans l’histoire de la colonisation et de la décolonisation.

On observe aujourd’hui un frémissement : une partie des juifs de France ne reconnaissant pas la vision du CRIF se regroupent dans de petites associations, telles que l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), association issue de la Résistance qui avait participé à la création du CRIF mais en est sortie en 2009.

En France domine cependant une attitude des Autorités qui considèrent une seule voix légitime, le CRIF, représentant des juifs de France, situation différente du cas de l’AIPAC (1) aux Etats-Unis, qui se présente comme un lobby pro-israélien, sans prétention à la représentation communautaire.

Une adhérente fait part de son émotion à l’évocation de la perte des langues, des cultures.

Un adhérent évoque les travaux de Shlomo Sand, qui remettent en cause le sionisme.

Une adhérente remercie l’oratrice pour sa sincérité. Elle note que le mot de sionisme n’a pas été utilisé dans l’exposé et pose la question de la construction et de l’instrumentalisation de l’idée sioniste.

Elle demande si des juifs de France participent à la marche des vivants. Yaël Elbaz indique que c’est effectivement le cas de quelques classes dans certaines écoles.

Elle pose la question de l’athéisme et relève que Finkielkraut est athée et ne parle pas hébreu.

Elle souligne qu’il y a beaucoup de juifs à l’AFPS, souvent parmi les plus radicaux sur la question palestinienne.

On cite une anecdote sur la visite d’un rabbin français pour la paix, qui devait prendre contact avec des représentants de diverses confessions mais qui avait considéré qu’il n’était pas nécessaire de rencontrer des rabbins français.

Un adhérent estime que les intellectuels juifs ou israéliens favorables aux Palestiniens sont peu visibles en France.

Yaël Elbaz estime que la radicalité des juifs pro-palestiniens est normale, car on est obligé de prendre parti.

Elle évoque une « judaïsation » actuelle de l’identité israélienne, qui est excluante pour les Israéliens non juifs.

Une adhérente demande comment il faut comprendre le concept d’« israélite. » Yaël Elbaz estime qu’il s’agissait d’un mot poli pour dire « juif » lorsque ce mot était considéré comme une insulte, que l’on n’utilise plus du tout aujourd’hui.

Un participant pose la question de l’existence d’une gauche israélienne minoritaire.

Bernard Ravenel évoque à ce sujet le film « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin », qui donne l’impression qu’il y a deux Israël, une société très divisée.

Il pose la question de l’existence de l’antisémitisme en France. Yaël Elbaz indique qu’il y a une réelle montée de l’antisémitisme en France, concrétisée par divers textes, en particulier de fausses traductions du Talmud. Elle estime qu’on assiste à une résurgence du vieil antisémitisme, instrumentalisant la question palestinienne.

Un adhérent mentionne une réunion de l’UJRE avec un soldat israélien refuznik de l’association Zochrot. Il rappelle que des historiens israéliens contestent la vision officielle. Il demande comment le slogan « Un terre sans peuple pour un peuple sans terre » peut raisonnablement être repris par des juifs français.

Yaël Elbaz souligne qu’avoir été victime ne rend pas nécessairement meilleur et cite Avraham Burg : « On dit souvent qu’un enfant maltraité deviendra un enfant maltraitant. […] En s’armant jusqu’aux dents, Israël s’apparente à un enfant chétif qui chercherait à se protéger de ses ennemis, réels ou imaginaires […] La Shoah fait partie de notre vie, on ne l’oubliera jamais et on ne laissera personne l’oublier. […] Face à la Shoah, tout est insignifiant, néant, et donc permis. Barrages, encerclements, sièges, tueries : tout est possible, puisque nous avons survécu à la Shoah, et surtout… qu’on ne nous fasse pas la morale ! » (2).

Bernard Ravenel rappelle la vision de Zeev Jabotinsky. Celui-ci ne nie pas l’existence des Arabes mais considère qu’ils n’ont pas d’identité nationale. Il estime qu’ils n’accepteront jamais l’installation des Juifs en Palestine et qu’il faut s’en protéger par la force.

Il souligne que l’enseignement de l’histoire en France reprend largement la vision israélienne.

Gérard Larose rappelle que l’adoption de cette vision a un fonds religieux chez les chrétiens, avec l’enseignement de « l’histoire sainte » aux enfants du catéchisme.

A une question sur les femmes rabbins, Yaël Elbaz signale qu’il n’y a que deux femmes rabbins en France (erratum : il y en a trois) et qu’il y a peu de synagogues libérales et estime que les Juifs libéraux français le sont moins que ceux d’autres pays. De plus, pour devenir rabbin libéral, il faut faire son rabbinat à l’étranger (principalement l’Angleterre ou les Etats-Unis), car il n’y a aucune école rabbinique libérale en France.

Une adhérente rappelle le festival « Focus Palestine » à la Maison des métallos et en particulier les pressions du CRIF contre l’exposition « Palestiniens entre deux guerres » de Médecins Sans Frontières. Elle demande s’il y a eu des interdictions effectives à la suite de telles pressions. Bernard Ravenel cite le cas d’une exposition dans le 19ème qui a dû se déplacer vers une salle plus discrète.

Une adhérente demande pourquoi il est difficile d’être juif quand on n’est pas religieux.

Yaël Elbaz rappelle la faiblesse originelle du sionisme en France par le fait que là où il y a eu intégration, il n’y a pas eu de grand mouvement sionisme. Le sionisme s’est développé avant tout sur l’exclusion des juifs.

 

(1) American Israel Public Affairs Committee.

(2) Dans Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste et universaliste.

Imposer une paix juste et durable à Israël par la suspension de l’accord d’association avec l’Union européenne – Conférence-débat avec Bernard Ravenel

Laurent de Wangen rappelle en préambule la récente déclaration de Netanyahou, selon laquelle Israël refuse désormais d’impliquer l’Union européenne dans « le processus de paix », à la suite de la décision d’étiquetage de produits des colonies prise le 11 novembre dernier.

Bernard Ravenel évoque les relations économiques privilégiées entre l’Union européenne et Israël, qui donnent à l’Europe une arme pour faire pression sur Israël. Le début de pression que constitue la décision explique la réaction hystérique de Netanyahou.

Bernard Ravenel présente l’évolution des rapports entre les Etats-Unis, l’Europe et Israël depuis le début des années 90.

Trois grands blocs économiques « occidentaux » existent à l’époque : Etats-Unis, Europe, Japon. L’idée d’un bloc économique régional Europe-Méditerranée pour faire face à la concurrence surgit dans le cadre de la libéralisation généralisée des échanges promue par les Etats-Unis et le FMI

Si les enjeux sont économiques, ils sont aussi démographiques et politiques : l’avenir est perçu comme inquiétant, en raison des pressions migratoires et de la montée de l’islamisme. D’où la recherche d’un accord, où l’aide au développement aurait pour conséquence une croissance économique permettant de limiter l’immigration.

Parallèlement pour les Etats-Unis, la Méditerranée conserve son intérêt comme accès au Moyen-Orient, où ils sont sortis triomphalement vainqueurs de la guerre du Golfe de 1990-1991.

La participation des pays arabes à la coalition contre l’Irak de Saddam Hussein a eu comme contrepartie une demande de règlement de la question palestinienne. La négociation imposée à Israël et à l’OLP à Madrid et à Oslo a eu les Etats-Unis comme seul médiateur.

L’Europe accepte la mainmise américaine sur le Moyen-Orient mais cherche à imposer son influence économique et financière.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone de novembre 1995 qui rassemble les Etats du pourtour méditerranéen, dont Israël, mais à laquelle les Etats-Unis ne sont pas invités. C’est également dans ce contexte que sont conclus divers accords d’association avec l’Union européenne.

Ces accords comportent des dispositions politiques (dialogue, respect des droits de l’Homme, création d’une zone de paix), des dispositions économiques, commerciales et financières (ouverture des marchés) et des dispositions diverses concernant d’autres domaines de coopération.

L’ouverture des marchés frappe des entreprises locales autrefois protégées par des droits de douane et fait apparaître la crainte du chômage, mais sont prévues des compensations par des aides, visant en particulier la réduction de l’immigration.

L’accord d’association avec Israël a un statut spécial dans la mesure où il a été signé le 20 novembre, avant même la Conférence de Barcelone, tenue les 27 et 28 novembre.

Bernard Ravenel rappelle que l’Europe, contrairement aux Etats-Unis, s’est souvent démarquée de la politique israélienne. Il rappelle les prises de position de Giscard d’Estaing, mentionne l’ouverture du marché communautaire aux produits palestiniens, les critiques de la répression de la première Intifada.

Le soutien économique de l’Union européenne à la Palestine se renforce à la suite des accords d’Oslo, alors que  l’Europe est le premier partenaire commercial d’Israël, avec 35 % des exportations et 50 % des importations israéliennes

Bernard Ravenel souligne l’importance de vérifier les clauses de l’accord d’association violées par Israël.

L’article 2 stipule ainsi que l’accord se fonde sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques, qui en constitue un élément essentiel. Israël est cependant le seul pays occupant un autre territoire, exploitant ses ressources (en particulier ses ressources en eau) et y pratiquant des discriminations, des sanctions collectives, un usage disproportionné de la force, dénoncées par la FIDH et par Amnesty International.

Israël viole aussi des clauses commerciales de l’accord, car des produits venant des zones occupées sont présentés comme originaires d’Israël.

Bernard Ravenel indique qu’on a assisté à une montée en puissance des protestations européennes mais sans mesures concrètes.

Il signale le livre de Stéphane Hessel et Véronique de Keyser Palestine, la trahison européenne.

Il souligne l’importance des pressions politiques. Des démarches ont ainsi été menées pendant quatre ans par France Palestine auprès du Parlement français pour ne pas ratifier l’accord.

Le Parlement européen a voté pour la suspension de l’accord le 10 avril 2002 mais la Commission européenne a passé outre.

La campagne « Occupation, pas d’accords ! » a été lancée en avril 2002 par la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine et se poursuit jusqu’à maintenant. Dix questions parlementaires ont été posées.

Une double dynamique, associative et parlementaire, a été engagée. On a noté un rôle croissant des organisations de soutien à la Palestine auprès du Parlement européen.

L’Union européenne serait confrontée à un argument de crédibilité, particulièrement auprès de ses partenaires arabes, si elle persistait à ne pas faire respecter les clauses des accords.

La campagne a été relancée en 2005 en même temps que le début de la campagne BDS, et renforcée par la guerre du Liban à l’été 2006 et l’opération « Plomb durci » contre Gaza de fin 2008 – début 2009.

Il a cependant fallu attendre 2014 pour la mise en vigueur de lignes directrices sur l’exclusion des colonies israéliennes des financements européens et la dissuasion des investissements européens dans les colonies et enfin le 11 novembre 2015 pour l’adoption d’une décision sur l’étiquetage des produits. Une étape ultérieure devra être l’interdiction des importations des produits des colonies.

Certaines entreprises israéliennes, telle que Sodastream, quittent les territoires occupés.

Bernard Ravenel souligne que jusqu’à présent, les Etats-Unis s’étaient opposés aux initiatives européennes et que pour la première fois, ils n’interviennent pas et laissent faire l’Europe.

Il signale que la question de la suspension de l’accord d’association a été posée à Bruxelles, où cette suspension serait considérée comme « une bombe nucléaire » contre Israël, compte tenu de sa forte influence économique

En réponse à une question d’une adhérente, il est indiqué que la majorité absolue des députés européens est requise pour décider de cette suspension. Monique Cerisier – Ben Guiga souligne qu’à l’origine le Parlement européen n’émettait que des recommandations et que ses pouvoirs ont été renforcés.

Une adhérente évoque l’argument de l’impact sur l’emploi de la main d’œuvre palestinienne.

Bernard Ravenel signale la reprise d’une campagne pour la suspension de l’accord d’association, avec un débat public organisé par Médiapart. Il estime que la France peut dénoncer l’accord, tout en insistant sur le rôle de l’opinion publique pour obtenir ce résultat.

Une adhérente signale un argument utilisé par le Quai d’Orsay, selon lequel l’article 2 se serait appliqué à de nombreux autres pays.

Bernard Ravenel indique qu’Elie Barnavi soutient l’étiquetage alors que le Représentant européen en Israël s’est présenté en tremblant devant ses interlocuteurs israéliens, en présentant la décision comme une mesure technique.

Monique Cerisier – Ben Guiga interprète cette attitude de peur d’Israël comme l’effet de la honte européenne en relation avec la Shoah.

Bernard Ravenel insiste sur l’embargo sur les armements ou plus généralement sur un moratoire sur la coopération sécuritaire et militaire. Il annonce la parution d’une brochure à ce sujet dans quelques semaines.

Il signale qu’un accord sur la coopération sécuritaire est déjà appliqué bien qu’il n’ait pas été ratifié.

Une adhérente demande s’il est possible d’agir contre l’accord entre l’Ecole polytechnique et l’Institut israélien de technologie Technion.

Il est rappelé qu’existent des accords spécifiques en matière de recherche permettant à des institutions israéliennes de bénéficier de subventions de l’Union européenne.

Il est rappelé par ailleurs que certains accords ne sont pas soumis à ratification.

Une adhérente s’interroge que ce qu’il est possible de faire au niveau de la diplomatie européenne dans la mesure où les rapports des consuls sont systématiquement enterrés à Bruxelles. Elle souligne que les instances européennes sont soumises à travail de lobbying intense des éléments pro-israéliens. Elle recommande de ne pas hésiter à écrire aux députés européens.

Un document de dénonciation de la coopération militaire a été préparé mais il est la propriété de la Plateforme des ONG sur laquelle il faut faire pression pour en obtenir la parution.

Gérard Larose demande quel est l’état de la relance de la campagne de la Plateforme des ONG pour la suspension de l’accord d’association, avec la création d’un groupe de travail mentionnée dans une réunion antérieure.


En finir avec l’immunité d’Israël

Intervention de Bernard Ravenel

Au cœur du contentieux c’est l’impunité de l’Etat d’Israël qui depuis des décennies viole le droit international, ignore des dizaines de résolutions de l’ONU, agresse ses voisins, refuse d’appliquer les accords qu’il a lui-même signés par exemple à Oslo. Et en même temps il continue d’être traité comme si de rien n’était et d’être considéré comme la seule démocratie au Moyen-Orient. L’effet pervers, limité mais réel, c’est le retour des clichés antisémites sur « Les Juifs qui dominent le monde et sont toujours au-dessus des lois… »

Certes Israël n’est pas le seul Etat du monde à violer le droit international et les résolutions de l’ONU, mais le fait qu’il s’agit d’un Etat dont la création il y a 70 ans aujourd’hui est le fruit d’une recommandation de ces mêmes Nations Unies et ce au détriment de la population indigène renforce le caractère insupportable de cette situation.

Notre problème fondamental est de mettre fin à l’impunité d’Israël. Désormais, après l’échec de toutes les négociations depuis Oslo en passant par Camp David et Annapolis etc., la communauté internationale (Etats et société civile) a pris conscience de la nécessité d’imposer de l’extérieur une pression suffisante sur Israël pour le contraindre à reculer. L’absence de « solution militaire » oblige à réfléchir sur les objectifs et les meilleures modalités d‘action pour isoler politiquement Israël et déboucher sur des pressions supérieures contraignantes,  des sanctions économiques, en clair, le stade suprême de la sanction économique, le S de BDS, à savoir la suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël.

L’importance de la suspension de l’accord d’association UE-Israël

Pour comprendre l’importance et la signification de cet accord, il faut partir de la conférence de Barcelone en 1995 qui visait à établir un partenariat euro-méditerranéen pour renforcer la présence économique et politique de l’Europe et en particulier de la France en Méditerranée face à la toute puissance des Etats-Unis sortis triomphalement vainqueurs de la guerre du Golfe.

La Déclaration finale fixe trois volets du partenariat euro-méditerranéen : Un partenariat politique et de sécurité, un partenariat économique et financier, un partenariat dans les domaines social, culturel et humain

C’est dans le premier volet que sont rappelés les engagements politiques des Etats signataires ; il suffit ici de citer le premier : « agir conformément à la charte des Nations Unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme, ainsi qu’aux autres obligations résultant du droit international… »  C’est dans cet esprit affiché que l’Europe – soumise à une pression d’ONG européennes mais aussi arabes comme les ligues des droits de l’homme – renforce ses relations économiques et commerciales avec différents pays à travers des accords séparés d’association. En particulier elle accorde un traitement préférentiel à ces pays en réduisant fortement ses droits de douane ou même en les exemptant.

C’est dans ce contexte géopolitique qu’est signé l’accord d’association avec Israël. Cet accord remplace l’accord de coopération de 1975. Depuis cette date les relations entre l’UE et Israël se sont caractérisées par une double tendance : un accroissement des échanges sur le plan économique et des turbulences sur le plan diplomatique.

Sur le plan économique, entre 1975 et 1995, les échanges CEE-Israël se sont développés d’une manière considérable. L’UE est devenue le principal partenaire commercial d’Israël, absorbant près de 35 % de ses exportations et fournissant près de 50 % de ses importations.

D’autre part, il faut rappeler que l’Europe s’est souvent démarquée de la politique israélienne, dénonçant à plusieurs reprises l’implantation de colonies dans les territoires arabes occupés, reconnaissant le droit du peuple palestinien à l’autodétermination (Déclaration de Venise en 1980), facilitant l’accès sur le marché communautaire des produits agricoles palestiniens (1986), condamnant les politiques répressives israéliennes suite an déclenchement de l’Intifada. Par ailleurs, Israël a eu maille à partir avec le Parlement européen, par exemple, en 1990, gel de la ligne budgétaire destinée à financer la coopération scientifique avec Israël pour protester contre l’embargo à l’éducation imposé par Israël dans les territoires palestiniens occupés.

En 1995, politiquement, l’Europe au Proche Orient ne pèse pas lourd. Elle a été marginalisée par les Américains dans le « processus de paix » enclenché à Madrid et continué à Oslo. L’Europe s’est donné comme fonction de soutenir économiquement le processus

C’est dans ce contexte qu’a été négocié l’accord d’association avec Israël. Cet accord améliore les relations économiques avec Israël et en particulier la coopération scientifique et technologique permettant l’accès d’Israël au programme de Recherche et Développement de l’UE. Pour le reste, l’accord a la même structure que les autres accords d’association.

L’accord s’est fixé pour objectifs les points suivants :

  1. fournir un cadre approprié au dialogue politique afin de permettre le développement des relations étroites entre les deux parties ;
  2.  favoriser le développement harmonieux des relations économiques entre l’UE et Israël ;
  3. encourager la coopération régionale afin de consolider la coexistence pacifique ainsi que la stabilité politique et économique ;
  4. promouvoir la coopération dans d’autres domaines d’intérêt mutuel.

Très louables objectifs… mais il y a quand même un petit problème qui tôt ou tard risque de mettre sérieusement à l’épreuve les relations entre l’UE et Israël. En effet, Israël avec lequel l’UE s’associe dans le cadre d’un accord de partenariat est aussi un pays occupant un territoire qui ne lui appartient pas, le colonisant au vu et au su de l’Europe, exploitant ses ressources notamment hydrauliques et exposant constamment sa population à un châtiment collectif…

Donc le problème hautement politique qui se pose est le suivant : l’Europe pourra –t-elle sans se trahir, sans trahir ses propres engagements, traiter avec Israël sans dénoncer sa politique dans les territoires occupés ? Sera-t-il admissible longtemps sur le plan simplement éthique, d’octroyer à Israël un « statut privilégié », alors qu’il dénie tous les jours au peuple palestinien le droit à l’autodétermination, droit pourtant rappelé par l’UE dans de multiples déclarations ?

Les violations israéliennes des règles du droit

Et de fait plusieurs clauses de l’accord sont manifestement violées par la partie israélienne. Ces violations constituent également un non respect plus général des principes de la Charte des Nations unies, du droit des traités, de la IVème convention de Genève, etc.

Suivant l’article 2 de l’accord, « les relations entre les parties, ainsi que toutes les dispositions de l’accord lui-même se fondent sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques qui inspire leurs politiques internes et internationales et qui constitue un élément essentiel de cet accord ». Israël viole systématiquement les droits de l’Homme dans les Territoires occupés : usage disproportionné de la force, sanctions collectives ; destructions massives de maisons, etc. Israël, puissance occupante, ne remplit pas ses obligations légales au titre de la IVème convention de Genève de 1949 sur la protection des populations civiles en temps de guerre, qui impose un traitement discriminé entre combattants et non-combattants.

D’autre part, Israël viole des clauses commerciales de l’accord d’association :

  • Le champ territorial de l’accord : article 83 : « Le présent accord s’applique, d’une part, aux territoires où les traités instituant la communauté européenne sont d’application et dans les conditions prévues par les dits traités et, d’autre part, au territoire de l’Etat d’Israël ».
  • La règle d’origine. Le Protocole 4 de l’accord « concernant la définition du concept de « produit d’origine » et les méthodes de coopération administrative », prévoit que le traitement préférentiel est accordé aux produits provenant des territoires des parties, excluant donc les produits provenant en tout ou pour une grande part des territoires palestiniens occupés.
L’Europe doit suspendre l’accord d’association.

Dès le 10 avril 2002 le Parlement européen a pris position en demandant à la Commission et au Conseil la suspension temporaire et immédiate de l’accord d’association. La Commission et le Conseil ont refusé d’en tenir compte… Par son refus d’agir, la Commission devient de fait complice des graves violations par Israël de la IVè convention de Genève et des autres conventions internationales. Le mouvement international de solidarité avec la Palestine n’est pas encore assez puissant pour obliger l’UE à suivre la recommandation du Parlement européen.  Cette demande de suspension doit redevenir un thème phare de la mobilisation des citoyens européens.

Depuis 2002, le mouvement a renforcé sa capacité de pression auprès des organismes européens (obtenant notamment l’abandon du projet de rehaussement – upgrading – des relations entre l’UE et Israël). A partir d’une démarche des syndicats britanniques, bientôt soutenue par de grandes confédérations syndicales européennes comme la CGT et la FSU en France s’impose auprès des autorités européennes l’exigence d’un étiquetage des produits issus des colonies israéliennes en Palestine. Finalement en 2014 la Commission européenne publie ses nouvelles lignes directrices concernant sa politique de coopération avec Israël et annonce qu’elle exclut désormais toute coopération avec Israël, avec les institutions et les entreprises israéliennes ayant des activités dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Coup de tonnerre ! Pour la première fois l’UE montre sa capacité et sa volonté de passer de la parole aux actes…c’est-à-dire à des sanctions. Israël va alors multiplier les pressions et les démarches pour retarder l’application de cette mesure ou en restreindre le plus possible la portée. Ce qui va partiellement réussir grâce au soutien du lobby pro-israélien très présent auprès des institutions européennes.

Finalement avec l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Israël qui accélère la colonisation, l’UE décide de rendre obligatoire l’étiquetage des produits issus des territoires illégalement occupés par Israël. Cette décision porte un coup sensible à l’économie des colonies en privant leurs produits des tarifs douaniers préférentiels consentis par l’UE à Israël par l’accord d’association. Elle a aussi une valeur symbolique et politique significative car elle laisse prévoir d’autres mesures plus contraignantes qui toucheront de fait l’ensemble des relations commerciales d’Israël surtout si le pouvoir israélien ne modifie pas son comportement. Ce que les Israéliens ont parfaitement compris… Déjà en France le mouvement de solidarité demande que l’ensemble des marchandises ainsi identifiées comme provenant des colonies illégales soient interdites sur les marchés français et européen.

Tel doit être notre axe de travail pour la période. Le problème est de les faire appliquer…c’est–à-dire d’être efficace. Cela suppose la mobilisation d’un mouvement fort et représentatif de la société civile organisée et de la société politique, en clair une stratégie d’alliances fondée sur la défense et l’application du droit international.

« Etre enfermé à Gaza », Conférence-débat animée par Amir Hassan, poète palestinien originaire de Gaza

Amir Hassan, Palestinien réfugié à Gaza, âgé de 25 ans, est en France depuis deux ans.

Amir Hassan vient du quartier d’Al Shateh (« la plage »), camp de réfugiés de 90.000 personnes au nord de Gaza-Ville.

Il indique que 75 % des habitants de Gaza sont des réfugiés. Ils bénéficient à ce titre de l’aide des Nations Unies, en particulier d’une assurance-maladie et d’un droit à la scolarité jusqu’à quinze ans. Les réfugiés, qui ne sont pas propriétaires des terres, sont cependant souvent plus pauvres que les « citoyens » (originaires de Gaza).

Les 25 % de citoyens bénéficient pour leur part de l’aide européenne, dont l’entrée est négociée par les Nations Unies.

Amir Hassan souligne la différence de vécu et la séparation entre citoyens de Gaza et réfugiés, entre lesquels le premier contact se fait souvent au lycée.

La surface de la bande de Gaza est de 300 km2, dont 40 km2 de zone tampon confisquée par Israël (à laquelle s’ajoute maintenant une zone tampon égyptienne, où les maisons ont été rasées), où vivent deux millions d’habitants.  La majorité d’entre eux n’est jamais sortie, ne connaît que Gaza. Pour eux, le monde se réduit à Gaza. L’enfermement est ancré dans la mentalité des gens de Gaza, qui ne peuvent imaginer le monde ni une vie sans guerre, dont le quotidien est chargé de violence et de malheur.

La mer est fermée par les navires militaires israéliens. Le ciel est fermé. Gaza n’a pas d’aéroport mais est surveillé en permanence par des drones israéliens.

La période de 1994 à 1998 apparaît rétrospectivement comme « la belle époque », avec l’arrivée de l’Autorité palestinienne, la construction d’infrastructures, de routes, d’hôpitaux, d’école et d’hôtels, le rêve d’un Etat palestinien, mais pour aboutir à l’échec des accords d’Oslo.

Amir Hassan mentionne deux Palestines différentes, qui ne souffrent pas de la même manière : les habitants de Gaza n’ont pas de contacts directs avec les soldats israéliens. On peut sortir de Cisjordanie mais très difficilement de Gaza, qui est une véritable prison

Le passage de Rafah est souvent fermé. Il était en principe ouvert neuf fois deux jours dans l’année. Il existait théoriquement quatre passages commerciaux mais un seul fonctionne. Toutes les marchandises viennent d’Israël et les produits sont chers.

Gaza subit le blocus depuis 2006, avec une liste noire de produits, de nombreux produits interdits.

A la suite du bombardement de la centrale, Gaza souffre des restrictions de l’approvisionnement en électricité, réduit à six heures par jour. Il y a eu des morts à cause des coupures d’électricité dans les hôpitaux. Il arrive que la centrale soit en état de fonctionner mais qu’il n’y ait plus de gas-oil. Des habitants achetaient des générateurs mais le carburant est interdit.

La situation en matière d’approvisionnement en eau est dramatique, en quantité et en qualité, avec une pénurie accrue par la rareté des pluies et la pollution des ressources.

En matière de santé, le blocus touche les médicaments et le matériel médical. Les délais de livraison peuvent être considérables : jusqu’à quatre ans pour un fauteuil roulant. Il y a heureusement des livraisons exceptionnelles par des délégations.

Le secteur éducatif a souffert de destructions d’écoles. Le blocus des matériaux de construction n’a pas permis leur reconstruction. La rentrée scolaire était incertaine mais les classes ont finalement repris, avec trois périodes.

Les maisons n’ont pas été reconstruites. L’argent annoncé pour la reconstruction n’a pas été versé

Aujourd’hui, l’enfermement s’est accentué. Depuis deux ans, personne n’est venu à Gaza. On ne peut plus ni entrer ni sortir. Le rêve de sortir par l’Egypte a disparu. Parvenir à sortir de Gaza soulèverait aussi le problème du retour : Si on sort, comment revenir ?

90 % des habitants de Gaza vivent en dessous du seuil de pauvreté et ne survivent que grâce à l’aide des Nations Unies et de l’Europe mais le pire est l’absence d’espoir, avec une situation politique bloquée.

Amir Hassan conclut en indiquant que Gaza a plus que jamais besoin de solidarité mais que ce n’est pas une question d’argent.

Christiane Hessel ouvre le débat en exprimant sa grande estime pour Amir Hassan. Elle appelle à se mobiliser de nouveau pour Gaza, lieu oublié, où la situation est absolument dramatique.

Catherine Pillet-Bon, du Collectif Malakoff-Palestine, mentionne l’organisation d’une collecte sur plusieurs mois en faveur de l’association « La voix de l’enfant », qui fédère plusieurs associations, dont Nawa pour les arts et la culture, basée à Gaza (1). Elle mentionne également les échanges humains et culturels au titre des ateliers d’« Ecriture en liberté ». Les candidats de Gaza n’ont malheureusement pas pu venir à Paris. Le tome 4 des « Echos de Palestine » est vendu au profit de l’association « Ecriture en liberté ».

Christiane Hessel souligne les qualités de la responsable de Nawa.

Monique Cerisier – Ben Guiga indique que le problème est qu’on ne peut plus rentrer du tout à Gaza, même au titre d’une délégation officielle.

Le blocus s’est renforcé avec la destruction de la partie égyptienne de Rafah et de l’autoroute entre Le Caire et Gaza.

Il existe un risque que Gaza soit oubliée à cause de l’absence de contacts. Gaza est absente des manifestations culturelles. Depuis deux ans, le nouveau Consul de France n’y est venu qu’une fois. L’accès a même été interdit au Ministre suédois des affaires étrangères.

Une participante considère que la France participe au blocus. Une délégation ayant déposé une demande d’entrée par Rafah s’est vue renvoyée vers le Ministère des affaires étrangères, qui a refusé (alors que des Espagnols auraient pu entrer). La politique de la France serait d’interdire aux Français d’entrer à Gaza. Une demande faite au Consulat pour entrer par Erez aurait également été rejetée. Christiane Hessel estime cependant qu’il ne faut pas critiquer le Consulat qui fait le maximum. Elle estime que c’est le Quai d’Orsay qui donne des instructions.

Une adhérente demande si la fermeture est due au Hamas ou si le Hamas n’est qu’un prétexte.

Amir Hassan indique qu’il n’y a pas eu de bombardements de Gaza jusqu’en 2000. De gros bombardements ont commencé alors et ils ont duré jusqu’en 2014. Ils ont commencé avant l’implantation du Hamas.

Il rappelle que les rapports ont toujours été difficiles entre l’Egypte et les Palestiniens. L’Egypte a toujours eu peur d’une implantation palestinienne dans le Sinaï et refuse de prendre en charge la bande de Gaza.

Il estime que la situation de Gaza ne résulte pas d’un manque d’argent : la Palestine n’est pas un pays pauvre. Ce qui manque est le courage politique, vis-à-vis de l’Egypte comme d’Israël.

L’armée égyptienne est subventionnée. Les pays arabes, faibles, divisés, se détestent les uns les autres. La division entre Palestiniens est encouragée. Certains pays financent le Fatah et d’autres le Hamas. Amir Hassan n’attend rien des pays arabes.

Une adhérente se dit surprise par la faiblesse des contacts entre réfugiés et citoyens. Amir Hassan indique à ce sujet que les camps de réfugiés sont physiquement séparés. Il mentionne la différence de statuts entre « propriétaires » et « locataires ». Il souligne que les réfugiés sont attachés au maintien de leurs traditions, de particularismes de leurs localités d’origine. Il signale l’organisation de comités selon l’origine des réfugiés.

Amir Hassan souligne qu’il n’y a plus de classe moyenne à Gaza. Ce sont des gens, pas des héros, qui subissent des bombardements quotidiens depuis quinze ans mais qui s’habituent, une population marquée par la violence mais qui n’est pas dépressive.

Christiane Hessel souligne une spécificité dramatique de Gaza, le seul endroit au monde d’où les habitants ne peuvent pas fuir.

Bernard Ravenel exprime la crainte que la rupture des liens avec la Cisjordanie n’ait des conséquences dramatiques pour l’unité nationale palestinienne. C’est aussi le projet du gouvernement israélien, qui négocie directement avec le Hamas. A plus long terme, le projet israélien est d’annexer la Cisjordanie et de transférer les Palestiniens en Jordanie. Le statut particulier de Gaza s’intègre dans cette vision.

Amir Hassan confirme l’existence de négociations secrètes pour l’ouverture d’un accès à Gaza par l’intermédiaire de Chypre. Il indique que les gens de Gaza veulent vivre. Ils se sentent peu concernés par le statut de Jérusalem ou par le débat entre un Etat ou deux Etats. La priorité absolue pour eux est l’ouverture de Gaza.

Il indique que sa première rencontre avec un Cisjordanien a eu lieu à Paris.

Une participante rappelle l’émiettement de la Cisjordanie, pratiquement coupée en  deux, partagée entre zones A, B et C. Elle souligne qu’on ne vit pas à Ramallah comme dans la vallée du Jourdain. Avec les diasporas et les Palestiniens d’Israël, elle estime qu’existent cinq, six ou sept statuts et pas seulement une séparation entre Gaza et la Cisjordanie.

(1) Partenaire technique du projet de ludothèque de Khan Younis.

Après l’agression contre Gaza, les jeunes des quartiers et la question palestinienne – Conférence-débat animée par Youssef Boussoumah

Youssef Boussoumah, militant politique et associatif, membre fondateur du Parti des Indigènes de la République, souligne l’enracinement de la cause palestinienne dans les quartiers, le changement de profil des participants aux manifestations, caractérisé par l’irruption d’une génération nouvelle, qui n’a cessé de grossir régulièrement, le plus souvent en liaison avec des événements comme l’agression de l’été 2014 contre Gaza.

En 2009, le rôle du religieux, des mosquées était important. L’été dernier, l’UOIF et les imams n’ont pas appelé à manifester. La nouveauté des manifestations de l’été 2014 est l’apparition d’une population plus jeune, se sentant française et utilisant même parfois le drapeau français, alors même que leur francité est contestée par certains.

L’appel à la première manifestation, le 13 juillet, n’avait été lancé que par un petit groupe de militants (PIR, Génération Palestine, NPA, UJFP), qui n’y croyait qu’à moitié. Cette manifestation a été autorisée sans difficulté par la Préfecture de police. Le nombre de manifestants a créé la surprise : il y a eu 15.000 manifestants alors que les organisateurs n’en attendaient que 2.000, probablement grâce à la mobilisation par les réseaux sociaux.

On regrette cependant les appels venant de milieux proches de l’extrême-droite (le groupe Gaza Firm de Mathias Gardet, proche d’Alain Soral) que les organisateurs ont finalement réussi à marginaliser en dehors des manifestations sauf quand la manif s’est retrouvée enfermée place de la République.

Youssef Boussoumah évoque les provocations de la Ligue de défense juive (LDJ). La LDJ avait annoncé ses attaques sur les réseaux sociaux. Son but était de créer des incidents à proximité d’une synagogue, pour pouvoir dire qu’une synagogue avait été attaquée.

Une première provocation a échoué place des Vosges, en déviant le parcours de la manifestation. La provocation a malheureusement fonctionné à la Bastille, alors qu’aucun manifestant ne savait qu’il y avait une synagogue rue de la Roquette.

La station de métro Bastille avait été fermée sous prétexte de sécurité mais en pratique pour rendre plus difficile la dispersion des manifestants. Un groupe de manifestants ayant été provoqué par la LDJ, celle ci protégée sur ses arrières par la police, a attaqué les manifestants en s’armant de débris de tables et chaises du restaurant La Cappadoce. Les manifestants ayant chargé une fois la LDJ, pour se dégager celle ci s’est repliée vers la Synagogue et de là a été inventée la fable de cette attaque. Une vidéo explicite étant disponible.

Il a été confirmé par la suite, tant par la police que par le responsable de la synagogue, que celle-ci a aucun moment n’a été visée de près ou de loin et donc n’a jamais été attaquée. Ni le rabbin de la synagogue, ni le CRIF d’ailleurs n’ayant porté plainte.

Le Premier Ministre a pourtant affirmé que la synagogue avait été attaquée. Cette fausse information a été reprise par l’AFP. Ce mensonge d’Etat a été utilisé par Manuel Valls pour interdire les manifestations ultérieures, en particulier la manifestation du 19 juillet à Barbés. Avec toutes les terribles conséquences que cela aura: destructions, arrestations, violences policières inouïes, condamnations très lourdes. Tout cela à cause de ce mensonge.

Lors de cette manifestation, 5.000 personnes ont été prises au piège, sans issues, ce qui était de nature à provoquer des incidents, qui ont donné lieu à un usage incroyable de violence policière.

Youssef Boussoumah revient également sur les incidents du 20 juillet à Sarcelles, en regrettant les actes antisémites qui ont eu lieu mais aussi en rappelant qu’une manifestation de la LDJ avait été autorisée alors qu’une manifestation de solidarité avec Gaza avait été interdite.

Youssef Boussoumah estime que, d’une manière générale, la jeunesse avait été exemplaire et avait fait preuve d’une grande maturité, d’une véritable implication citoyenne : il en tire un bilan extrêmement positif.

On a observé des manifestants d’une moyenne d’âge très jeune, moins politisés que les générations passées, aux motivations souvent humanitaires, qui se sont mobilisées pour Gaza comme ils auraient pu le faire pour le Népal, au sein d’un public très varié, d’une myriade d’associations, hors des cadres politiques traditionnels. Même si y prédominaient des jeunes des banlieues issus de l’immigration post coloniale

Youssef Boussoumah dénonce l’attitude scandaleuse de Manuel Valls, qui a insulté la jeunesse, en traitant les manifestants « d’ignorants » et en stigmatisant « un antisémitisme des banlieues ».

Le but de ces manœuvres était de faire peur, pour tenter de dissocier le « groupe des trois » (PIR, NPA et UJFP) des organisations « sérieuses », comme l’AFPS, sachant que la division décourage les manifestants, mais la division a été heureusement évitée.

Au cours du débat, il est noté qu’après l’affaire de la rue de la Roquette, les journalistes s’étaient excusés mais n’avaient pas en général rétabli la vérité : une seule exception est citée.

On demande si, face à l’accusation d’apparition d’un nouvel antisémitisme, les jeunes font la distinction entre juifs et sionistes.

Youssef Boussoumah estime que ce n’est évidemment pas le cas des rares « soraliens » présents mais que pour la plupart des jeunes, la distinction est faite entre juifs et sionistes, comme le montre la manière dont l’UJFP a été applaudie dans les manifestations, mais aussi l’absence de slogans ou d’écriteaux hostiles aux juifs. Surtout si on se remémore ce qui pouvait se voir au début des années 2000  dans les manifs propalestine ou contre la guerre en Irak. La situation était alors très difficile. Cela est dû à tout le maillage militant effectué par toutes ces associations Palestine depuis des années. Cela dit il déclare que dans la mesure où systématiquement le pouvoir et les milieux communautaires juifs eux-même établissent la parfaite confusion entre juifs et sionistes, rien d’étonnant à ce que pour ces jeunes l’exercice n’est pas toujours aisé.

Une adhérente indique qu’on peut cependant s’inquiéter du développement d’une perception de Valls comme « instrument de la juiverie internationale ».

Une autre adhérente souligne que les enfants sont plus réceptifs quand on part de leur propre situation. On peut regretter à ce sujet que l’histoire coloniale de la France, en particulier la guerre d’Algérie, ne soit pas traitée correctement par l’éducation nationale.

Youssef Boussoumah répond que oui le développement d’une perception de Valls comme « instrument de la juiverie internationale » est très inquiétant parce que ce discours, ces termes sont nouveaux mais que sans aller jusqu’à cette formulation qui lui semble le fait de milieux ultra minoritaires ou qui en tout cas ne paraissent pas tellement au grand jour, un certain nombre de manifestants propalestiniens considèrent que M. Valls est comme il l’a dit « indéfectiblement lié à Israël » et qu’une telle affirmation irresponsable d’un premier ministre est absolument catastrophique sur les relations intercommunautaires.

Au plan global ce n’est pas uniquement le déficit d’histoire de la colonisation dans les programmes scolaires qui est en cause mais c’est l’incroyable sentiment de double standard, le deux poids, deux mesures au quotidien qui scandalise les jeunes.

Bernard Ravenel considère que le renouvellement des manifestants est réconfortant pour l’AFPS mais estime que les graves incidents de Sarcelles posent une question délicate. Il demande qui a appelé à la manifestation. Il souligne la présence d’islamistes dont les slogans ne sont pas humanitaires et évoque la diffusion du « Protocole des sages de Sion ». Il attire l’attention sur les risques de dérive et estime qu’islamophobie et judéophobie se renforcent mutuellement. Il souligne que la mémoire européenne est très différente de la mémoire constituée dans le monde arabe et demande si les associations travaillent sur ce sujet.

Youssef Boussoumah estime qu’il faut distinguer entre les islamistes et que personnellement il n’a pas jamais vu cet ouvrage « les protocoles de Sages de Sion » comme livre de référence chez les manifestants. Sur les incidents de Sarcelles il dit que les débordements sont inadmissibles mais qu’apparemment ils ne sont pas dus au groupe qui a appelé à la manifestation malgré l’interdiction du gouvernement. Ils semblent avoir été le fait d’une explosion locale non préméditée, qu’ils ont comme base les provocations répétées de la LDJ, le fait que les forces de police aient laissé ce groupe ultra violent se positionner et venir provoquer les manifestants au lieu de départ du cortège près du RER et l’incompréhensible interdiction de manifester pour Gaza. Les condamnations très lourdes qui ont sanctionné ces violences viendront encore alimenter le sentiment de deux poids deux mesures puisque pour des faits quasi similaires survenus très souvent en ce que concerne des attaques de simples passants arabes ou propalestiniens, la LDJ n’a pratiquement jamais été sanctionnée.

Il déclare que là est aussi en cause la politique de concurrence communautaire mise en place par Dominique Strauss-Kahn et ses successeurs à Sarcelles mais aussi le gouvernement.

Youssef Boussoumah dit qu’il existe une judéophobie dans certains quartiers parce que L’Etat prend en otage la communauté juive organisée et par un traitement considéré comme meilleur la fait apparaître comme son alliée aux yeux des jeunes. A côté de ça, existe un discours réellement antisémite, relayé par des éléments de type salafistes ou soraliens mais qui en dépit de tout est ultra minoritaire. La preuve, l’été dernier ces milieux n’ont même pas réussi à s’organiser de façon très visible. Mis à part ce petit groupe Gaza Firm plutôt soralien que nous avons pu facilement marginaliser et écarter des manifestatios.

Il évoque l’exaspération créée par l’impunité des crimes policiers, en citant le cas d’Ali Ziri, tué dans un car de police en 2009 et les 200 à 300 homicides attribués à la police depuis 30 ans dont très peu ont trouvé un dénouement judiciaire acceptable. Il rappelle que nous sommes au dixième anniversaire des émeutes de 2005 que rien n’a changé depuis.

Il estime que la très grande majorité de la jeunesse n’est pas extrémiste même si un petit nombre bascule. Il considère la judéophobie comme le fruit d’un dépit et de la politique de concurrence communautaire orchestrée par l’Etat et souligne le travail extraordinaire de l’UJFP. Il exprime son inquiétude quant au rôle de l’Etat. Concernant le lien entre islamophobie et judéophobie, liens établis également par le regretté Ilan Halévi et plus récemment Emmanuel Todd, YB pense que c’est vrai si on considère qu’il s’agit d’une islamophobie d’Etat, de plus en plus institutionnelle et même de la gauche à laquelle répond un antisémitisme privé et réactionnel. Beaucoup de jeunes considérant que la communauté juive organisée est un vecteur d’islamophobie de par ses liens avec l’Etat, de par les déclarations très islamophobes passées et présentes de l’actuel président du CRIF et par les prises de positions très islamophobes d’un certain nombre d’intellectuels connotés comme juifs ou comme étant proches des milieux communautaire juifs et ou sionistes. Puisque le pouvoir et les milieux communautaires ultra sionistes établissent sans cesse la confusion entre ces deux termes.

Une adhérente ayant rappelé que des mouvements salafistes étaient très visibles dans les manifestations, prenant parfois la tête de cortèges, Youssef Boussoumah ne pense pas qu’ils sont aussi nombreux mais qu’ils sont d’autant plus visibles qu’ils contrastent avec la masse. Il conclut qu’un combat reste à mener mais que l’Etat doit cesser de jouer avec le feu et que la gauche doit absolument prendre ses responsabilités car sans établissement d’un véritable état de droit pour tous, et le sentiment de justice qui va avec, ce combat est voué à l’échec.

Conférence de Thomas Vescovi le 2 juin 2015

La Mémoire de la Nakba en Israël – Le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne

Thomas Vescovi présente l’idée du livre. Il est généralement de bon ton de dire que les deux côtés veulent la paix. Or, une rapide analyse de terrain démontre le contraire. Il s’agit ici de s’interroger sur la communauté juive israélienne, et les raisons de sa radicalisation et de son incapacité à reconnaître ses responsabilités dans la tragédie palestinienne, et en premier lieu la Nakba. Le livre est la synthèse d’un mémoire de Master réalisé à l’Université Paris 8.

Thomas Vescovi présente la Nakba en quelques chiffres : 685 localités partiellement ou totalement dépeuplées, 70 cas de massacres de civils, occupation de 78 % du territoire de la Palestine, perte de 300.000 hectares de terres agricoles, de 73.000 logements et 8.700 boutiques, de cinq millions de livres, départ de 805.000 réfugiés.

Pour les Palestiniens, il s’agit bien d’une catastrophe. Le point de vue israélien est opposé : il s’agit de leur heure de gloire, la réalisation d’une utopie, avec le départ spontané des Palestiniens qui ne voulaient pas vivre avec les juifs et voulaient rejoindre les armées arabes pour poursuivre la guerre.

Le caractère sensible de la question est illustré par une loi interdisant toute commémoration de la Nakba adoptée par la Knesset en mars 2011.

La première partie du livre est historique, avec comme point de départ le passage de Napoléon Bonaparte en Palestine, en 1799, puis les premières implantations d’immigrés juifs. L’idée étant de temporaliser les relations entre Occident et habitants de la Palestine.

L’intervention se limite à l’après-1948, pendant une première phase de l’Etat d’Israël, jusqu’en 1970-1980, les Israéliens considèrent que « les Palestiniens n’existent pas ». Ils n’ont jamais existé pour Golda Meir (juin 1969). Les Israéliens ne nient évidemment pas l’existence des Arabes mais leur identité palestinienne.

Plusieurs évènements vont cependant modifier cette perception.

En septembre 1982, les massacres des camps de Sabra et Chatila font de 800 à 2.000 victimes. Une large diffusion de photos du massacre par la presse suscite une interrogation : « Qui sont ces réfugiés ? », ce qui donne lieu à un titre du Matzpen : « Les Israéliens découvrent que leurs indiens sont vivants ».

En 1987, avec la première Intifada, ils découvrent que les causes de la révolte sont la liberté et la démocratie, et non l’Islam, au même moment où la contestation surgit dans les pays de l’est européen. On observe alors les premières interviews de Palestiniens dans leurs villages, publiées dans Haaretz, et en 1992, la première étude sociologique sur les Palestiniens.

Après les premières interrogations sur la possibilité de la paix, « le mirage d’Oslo » est marqué par la poignée de mains entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le 13 septembre 1993 à la Maison blanche.

Deux mouvements vont anéantir « l’esprit d’Oslo ». Après l’assassinat de Rabin, le 4 novembre 1995, et l’arrivée de la droite israélienne au pouvoir en 1996, Ariel Sharon appelle les colons à conquérir les collines de Cisjordanie et Netanyahou s’emploie à maintenir la tension. Les attentats-suicides du Hamas et du Djihad islamique y répondent.

En septembre 2000, la seconde Intifada est déclenchée par l’irruption d’Ariel Sharon avec 50 gardes armés sur l’Esplanade des mosquées. Au bout d’un mois, 200 Palestiniens sont tués. De nombreux Israéliens sont tués dans des attentats pendant les trois années qui suivent.

De 1987 à 1990, on avait assisté à la parution des premiers ouvrages des « nouveaux historiens israéliens », dont la promotion avait été assurée par le mouvement « La paix maintenant » et qui remettaient en cause la vision israélienne dominante des événements de 1948. La seconde Intifada marque à cet égard un net recul. Les critiques se déchaînent contre les « nouveaux historiens ». Certains de ces historiens rentrent dans le rang. Ilan Pappé, par exemple, est boycotté et choisit l’exil.

La deuxième partie du livre, intitulée « les sources du refoulement », recherche ce qui fait qu’un jeune Israélien ignore aujourd’hui la Nakba. Elle détaille les trois sources du refoulement.

La première source est le sionisme lui-même, dont les fondements idéologiques sont issus du contexte colonial de la fin du 19ème siècle : à défaut d’être vide d’habitants, la Palestine est considérée comme une terre sans propriétaire légitime. Malgré des visions contrastées de chroniqueurs qui constatent l’existence d’une société en voie de modernisation, loin de l’image d’une terre vide, avec le port de Jaffa, avec ses cinémas, son orchestre national, les Juifs qui s’installent en Palestine sont considérés comme « un peuple sans terre qui revient à une terre sans peuple ». Le sionisme se veut mouvement d’émancipation et la création d’un Etat est perçue comme condition de l’émancipation, voire d’un retour à un passé glorieux. On se met à la recherche des Juifs de Palestine et certaines images des premières implantations montrent des colons qui s’efforcent de ressembler aux paysans arabes. La résolution 194 de l’ONU est rejetée car le retour des réfugiés serait la fin du rêve sioniste.

La deuxième source du refoulement est la formation du soldat-citoyen.

Le système scolaire israélien est un système de ségrégation. Les enfants juifs et arabes ne vont pas dans les mêmes écoles. Les manuels présentent une vision mythique visant à renforcer la légitimité et la supériorité du sionisme. La société palestinienne est caricaturée dans les manuels comme une société traditionnelle, incapable de progrès. Les Palestiniens sont représentés dans les livres pour enfants comme des paysans arriérés ou des terroristes kamikazes. Selon une enquête publiée dans Haaretz, 50 % des adolescents juifs israéliens refusent l’idée d’avoir des amis arabes, 61 % considèrent le fait de sortir avec un(e) arabe comme une trahison.

Globalement, les jeunes juifs israéliens ne sont pas éduqués à être de bons citoyens mais de bons soldats.

La troisième source du refoulement est l’instrumentalisation politique de la mémoire. Un israélien sur trois est lié à la Shoah et « face à la Shoah, rien n’existe ». La spécificité de la Shoah exclut toute volonté d’universalisme. Il y a eu un changement d’attitude à l’égard des rescapés de la Shoah entre 1967 et 1973, avec l’immigration de nombreux juifs arabes et des Falashas. Il fallait faire comprendre la Shoah à ces nouveaux arrivants et on a eu recours pour cela aux rescapés, que l’on mettait auparavant de côté et que l’on utilisait que pour culpabiliser les occidentaux.

Thomas Vescovi souligne qu’Israël est aujourd’hui un pays en mutation. La vie à Tel Aviv se déroule dans une ambiance souvent festive, où le conflit est ignoré. Seulement 9 % des juifs israéliens considèrent que la paix avec les Palestiniens doit être une priorité, loin derrière le logement ou la sécurité.

Les 500.000 colons ont une influence majeure dans la vie politique. Jérusalem est considérée comme le cœur du pays et les colonies ne sont pas considérées comme telles.

La gauche sioniste (parti travailliste) s’est recomposée et s’est redéfinie comme « bloc sioniste ». Son représentant Isaac Herzog considère que Netanyahou isole le pays et lui reproche son incompétence sur la question du logement, non en critiquant la colonisation mais en regrettant des implantations très éloignées de Tel Aviv, alors qu’il faudrait favoriser des colonies plus proches, à Jérusalem et à Bethléem.

Depuis 2000-2001, progresse l’idée de reconnaître Israël comme Etat du peuple juif. Une vision ethnico-religieuse du conflit s’est répandue après le 11 septembre. La radicalisation se traduit par le refus de la paix, le refus de toute confiance aux partis qui affirment que la paix est possible, en privilégiant la seule sécurité.

Tel Aviv est aujourd’hui fragmentée en communautés juives (sépharades, ashkénazes, falashas) dont l’unité ne tient que par la peur.

La population de l’Etat d’Israël est de 8,3 millions d’habitants, dont 6,25 millions de juifs, dont 20 % se déclarent athées et 65 % disent ne pas être religieux. 50 % des enfants juifs sont scolarisés dans des écoles publiques laïques, environ 20 % dans des écoles « publiques » religieuses et 15 % dans des écoles privées orthodoxes.

Thomas Vescovi présente deux organisations opposées : Zochrot, qui vise à enseigner la Nakba aux juifs israéliens, et Im Tirtzu, organisation étudiante très active soutenant Naftali Bennett, dont l’objectif est de « reconstruire une société sioniste ». Im Tirtzu incrimine l’influence néfaste des réseaux sociaux, considère qu’enseigner la Nakba est le premier acte antisémite, et pratique la surveillance et la dénonciation des enseignants non conformistes, par exemple lors de tournées aux Etats-Unis auprès des donateurs.

Thomas Vescovi estime qu’Israël fait face au néo-libéralisme et à l’individualisme, qui sapent les valeurs collectives de l’Etat d’Israël. De nombreux jeunes évitent de faire l’armée ou le font sans motivation, mais sans vouloir pour autant la justice pour les Palestiniens, au sens où nous l’entendons.

Thomas Vescovi évoque l’ONG « Breaking the silence », qui regroupe d’anciens militaires souhaitant témoigner des abus commis contre les Palestiniens. Il explique la violence de la répression des manifestations pacifistes par la hantise d’un retour de la mémoire.

Au début du débat qui suit, un adhérent signale un reportage sur « L’enfer des enfants éthiopiens en Israël ». Thomas Vescovi indique que beaucoup de militants israéliens se sont recentrés sur la défense des Falashas et s’intéressent moins aux Palestiniens, considérant qu’il s’agit d’une cause sans fin.

Une adhérente estime que la Nakba est l’angle mort de la vie des Israéliens. La reconnaître conduirait à la constatation que « le monstre, c’est nous ».

Elle évoque la photo de premiers sionistes s’efforçant de ressembler à des arabes, significative du rejet de l’image du « juif diasporique », objet de haine et de honte.

Bernard Ravenel estime que la France a aussi sa responsabilité dans l’utilisation de l’histoire pour justifier une politique. Il oppose l’histoire des vainqueurs à la possibilité d’une histoire parallèle. Il estime qu’il n’y a pas de compréhension possible si les peuples ne connaissent pas l’histoire de l’autre : les Palestiniens doivent s’intéresser à l’histoire de la Shoah. L’idéal serait d’écrire l’histoire ensemble, d’écrire une histoire croisée nécessaire à la réconciliation, malgré la difficulté de la démarche pour deux populations qui se disputent une même terre. Il demande s’il y a eu des tentatives de croiser l’histoire.

Une adhérente évoque les polémiques dans les débats sur l’Algérie française mais elle estime que ce qui se passe en Israël est pire en termes de ségrégation, dépossession, expulsions, citant la phrase souvent prononcée : « Ils n’ont qu’à partir en Jordanie ».

A propos de l’angle mort, Thomas Vescovi évoque une rencontre avec de jeunes dirigeants du Hadash, partie prenante du mouvement des indignés israéliens. On parlait de manifestations unitaires, drapeaux israéliens mais rien sur la Palestine « comme s’il y avait un éléphant dans la pièce et qu’on lui tournait le dos ».

Il mentionne des rencontres à Paris avec de jeunes juifs sionistes en tournée de promotion, en contacts avec des juifs arabes, considérés comme ayant abandonné le judaïsme, alors qu’ils sont les plus proches des juifs orientaux originels.

Une adhérente souligne l’importance pour les jeunes Israéliens de ne pas se considérer comme des bourreaux mais comme des victimes.

Thomas Vescovi souligne l’intérêt de montrer que ce sont les Israéliens qui ne respectent pas les plans de partage et de présenter ce qu’était la Palestine avant la Nakba.

Il indique qu’il y a eu beaucoup d’initiatives d’histoires croisées ou d’archives communes mais qu’elles se sont arrêtées avec la deuxième Intifada.

Il rappelle que son projet de départ était une étude croisée de la perception de la Shoah par les Palestiniens et de la perception de la Nakba par les Israéliens mais qu’il en avait été dissuadé par sa directrice de recherches.

Il cite Franz Fanon, pour qui « la condition de maintien d’une colonie est le maintien d’une armée supérieure ».

Une adhérente souligne l’instrumentalisation des rescapés de la Shoah, pauvres et méprisés, qui n’ont pas reçu d’aide, mais qui sont utilisés politiquement.

On évoque l’influence sur les jeunes de l’ouverture par les réseaux sociaux, comme source d’informations alternatives.

On évoque la perception entretenue de l’Etat de Palestine comme un Etat islamiste et de la paix avec les Palestiniens comme une menace de destruction.

 

Interview de Thomas Vescovi par l’UJFP

 

Conférence-débat du 3 mars 2015 animée par Dominique Vidal sur le thème : Que veulent les Palestiniens ?

Depuis la tragédie de Gaza cet été, les Palestiniens ont mené une activité diplomatique intense. Le point de départ en a été la conviction, pour l’Autorité palestinienne comme pour le Hamas, qu’on ne pouvait plus continuer comme depuis Oslo et qu’il n’y avait rien à attendre de Netanyahou et de ses alliés. La preuve en a été donnée par le sabotage systématique du dernier cycle de négociations menées sous l’impulsion de John Kerry de fin juillet 2013 à fin avril 2014. Netanyahou a empêché la moindre avancée dans les discussions et a multiplié les obstacles, comme l’annonce de construction de nouveaux logements dans des colonies en Cisjordanie et à Jérusalem (17.000 logements en 2014), puis le refus de libérer le dernier groupe d’une trentaine de prisonniers (dits « d’Oslo ») et enfin l’annonce unilatérale de l’arrêt des discussions.
La riposte de Mahmoud Abbas a été l’annonce en mai de la constitution d’un gouvernement palestinien d’union nationale, qui a prêté serment le 2 juin et a aussitôt été reconnu comme un partenaire valable par l’Union européenne et les Etats-Unis, créant ainsi une situation inacceptable pour Israël, dont la principale carte était précisément la division entre Hamas et Fatah.
Dominique Vidal est convaincu qu’il s’agit de la véritable cause de l’agression contre Gaza : tenter d’empêcher la concrétisation de l’union nationale.
L’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes colons le 12 juin ont évidemment précipité les événements. Le gouvernement israélien a alors lancé l’opération « Gardien de nos frères », marquée par l’arrestation de 800 Palestiniens, dont certains avaient été récemment libérés, en Cisjordanie, et la mort de neuf Palestiniens. Le Hamas a riposté par des tirs de rockets, auxquels Israël a répondu à partir du 8 juillet par des tirs massifs sur Gaza, suivis d’une incursion terrestre.
Le bilan est connu : 72 morts israéliens contre 2.140 morts palestiniens, dont 70 % de civils et 500 enfants, 11.000 blessés, des dégâts estimés à 5 milliards de dollars.
Cette catastrophe humanitaire n’a pas empêché Israël et l’Egypte de maintenir le blocus de Gaza et les négociations annoncées n’ont jamais eu lieu.
Netanyahou a ensuite repris les provocations, avec l’annexion de 400 hectares en Cisjordanie, la confiscation de maisons palestiniennes à Silwan et l’annonce de nouvelles constructions dans les colonies, puis la menace de rompre le statu quo en vigueur depuis 1967 sur l’Esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’Islam,  confié au Waqf et où les juifs n’ont pas le droit de prier.
Le gouvernement israélien a laissé pénétrer sur l’esplanade des groupes de Juifs extrémistes, affirmant leur volonté de détruire les mosquées pour reconstruire le Temple, provoquant une explosion de violence, avec des attentats à la voiture et l’attaque de la synagogue de Har Nof.
Cette situation a confirmé l’OLP dans sa conviction qu’il fallait sortir du bourbier d’Oslo, du face à face avec Israël, avec ou sans médiateur.
Le but a alors été d’inverser la procédure qui avait mené les accords d’Oslo dans l’impasse, sous la forme d’accords intérimaires, d’ailleurs non respectés par Israël, renvoyant les dossiers majeurs (frontières, capitale, accès aux ressources, réfugiés, etc.) aux calendes grecques.
Avec une résolution du Conseil de sécurité, l’Etat de Palestine aurait engagé de nouvelles négociations, sur la base de la reconnaissance des frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, dans un délai maximum de deux ans, et non plus « le moment venu » (alors que les accords d’Oslo prévoyaient sa concrétisation en 1998 …).
Pour obtenir une telle résolution, deux étapes étaient nécessaires :
  • s’assurer de neuf voix pour que le projet de résolution soit inscrit à l’ordre du jour et
  • éviter tout veto des cinq grandes puissances.
La plupart des observateurs ont émis des doutes sur une absence de veto des Etats-Unis mais il faut rappeler que Barack Obama n’a utilisé celui-ci qu’une fois, en février 2011, et que le contexte a profondément changé avec la coalition entre Occidentaux et pays arabes face à la montée en puissance de l’organisation de l’Etat islamique.
En cas d’échec, l’Etat de Palestine adhérerait à la Cour pénale internationale et Israël pourrait alors se retrouver sur le banc des accusés.
Dominique Vidal rappelle que cette recherche d’une résolution du Conseil de sécurité faisait suite à une vague de reconnaissances : 134 Etats (sur 193) ont déjà reconnu l’Etat de Palestine. Un premier Etat européen « occidental » (1), la Suède, a reconnu l’Etat palestinien fin octobre. Un phénomène nouveau, celui des « reconnaissances parlementaires », s’est développé avec la Chambre des communes britannique, les parlements irlandais, slovènes, luxembourgeois, portugais, de Wallonie et de Bruxelles, l’Assemblée nationale et le Sénat français, le parlement italien et le Parlement européen, dans une version adoucie.
Il signale la visite à Gaza de Frederica Mogherini, Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, et sa déclaration en faveur d’un Etat palestinien avec Jérusalem comme capitale.
Il note que la Commission européenne a haussé le ton sur les questions de la colonisation et des produits des colonies et fait appliquer les « lignes directrices » en saisissant des produits.
Dominique Vidal indique que cette évolution n’est pas tombée du ciel : c’est la conséquence de l’agression contre Gaza, qui a mis en évidence un écart considérable entre les gouvernements, complices d’Israël, et un large mouvement de solidarité (grandes manifestations, ayant rassemblé jusqu’à 200.000 personnes à Londres, extension du mouvement BDS, désinvestissements de fonds institutionnels), y compris dans des pays où les gouvernements étaient nettement pro-israéliens : Royaume Uni, Canada, Australie.
Dans son offensive diplomatique, l’OLP avait trois atouts :
  • la politique israélienne elle-même a montré l’inutilité totale du processus bilatéral et l’absence de force porteuse d’un projet de paix en Israël ;
  • la mobilisation internationale en faveur de la Palestine lors de la dernière agression contre Gaza, avec un décrochage de l’opinion publique, déjà observé dans les périodes de grande violence contre les Palestiniens (Sabra et Chatila, les deux Intifadas, l’opération « Plomb durci ») malgré une certaine lassitude à l’égard du conflit ;
  • la persistance jusqu’ici du gouvernement d’union nationale palestinien. Il n’y a pas eu de rupture malgré des difficultés et l’hostilité du gouvernement égyptien.
 
Où en est-on aujourd’hui ?
Fin décembre 2014, la première tentative a échoué. La résolution n’a obtenu que huit voix favorables ce qui a rendu le veto américain inutile. Deux pays africains, le Nigeria et le Rwanda, se sont abstenus à la suite de pressions américaines et israéliennes. Deux aspects positifs doivent quand même être notés : la France a voté en faveur de la résolution et le Royaume Uni s’est abstenu, au lieu de voter contre.
Face à cette situation, l’Autorité palestinienne a signé une vingtaine de conventions, dont le Statut de Rome concernant la Cour pénale internationale (CPI). Ban Ki-moon a confirmé que l’adhésion de l’Etat de Palestine à la CPI entrerait en vigueur le 1er avril. La Procureure Fatou Bensouda a annoncé qu’une enquête préliminaire avait été ouverte sur les crimes de guerre commis par l’armée israélienne à Gaza. L’OLP a indiqué que la plainte serait confirmée dès le 1er avril.
Lors d’une réunion à Genève mi-décembre, le rappel de l’obligation pour Israël de respecter la quatrième Convention de Genève dans les Territoires occupés a été approuvé par tous les Etats présents.
Des négociations sont maintenant en cours en vue du dépôt d’une nouvelle résolution. En 2015, le Conseil de sécurité comprend de nouveaux membres plus favorables à la Palestine : l’Angola, la Malaisie et le Venezuela. Le prochain vote sera probablement positif, ce qui contraindra les Etats-Unis à se déterminer.
Quelle que soit l’issue, il y a urgence car la solution bi-étatique risque de s’effacer au profit d’une solution binationale.
Dominique Vidal estime que la solution binationale aurait quatre atouts majeurs :
  • Elle serait conforme à un idéal et à des valeurs, qui refusent des Etats fondés sur des bases ethniques ou ethnico-religieuses, avec ses conséquences possibles en termes de « nettoyage ethnique ».
  • Cet idéal a des racines profondes de part et d’autre. L’OLP a longtemps été favorable à une Palestine laïque et démocratique. Avant-guerre, un courant sioniste était favorable à une fédération judéo-arabe socialiste, idée ratifiée comme programme par une part importante du Yichouv.
  • L’évolution de la situation sur le terrain a de plus en plus imbriqué les deux peuples, avec 600.000 colons juifs en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et 1.500.000 Palestiniens citoyens d’Israël.
  • Le cadre binational pourrait apparaître dans ce contexte comme pouvant faciliter la résolution de certaines questions-clés : frontières, capitale, colonies, …
La solution binationale a cependant quatre faiblesses majeures :
  • Il s’agit d’abord de la volonté des peuples, avec une radicalisation nationaliste en Israël et une opposition de nombreux Palestiniens, pour qui les Juifs israéliens sont d’abord des militaires et des colons ;
  • Il s’agit ensuite d’une question de lucidité politique : l’Etat binational, contrairement à la coexistence avec un Etat palestinien, est perçu par les Israéliens comme destruction de leur Etat, contraire au projet sioniste, donc inacceptable.
  • Avec un rapport de force insuffisant, l’Etat binational ne serait-il pas le « Grand Israël », Etat d’apartheid, où la bataille pour l’égalité des droits pourrait durer des siècles ?
  • Si les stratégies successives de l’OLP n’ont pas abouti à la création effective d’un Etat palestinien, du moins ont elles convaincu le monde entier du droit des Palestiniens à un Etat. Après tout le travail en faveur des droits des Palestiniens, une renonciation serait inacceptable par l’opinion publique.
Tant qu’une chance de création d’un Etat palestinien subsiste, il faut continuer à se battre. La campagne BDS est un élément de cette mobilisation.

Dans le débat qui suit est d’abord posée la question de la possibilité de création d’un Etat dans un territoire mité, rempli de colonies, occupé par des militaires intégristes. Comment peut-on dans ces conditions laisser un espace vital suffisant aux Palestiniens ? Comment faire sortir les 500.000 colons de Cisjordanie, sachant que les Palestiniens de l’extérieur souhaitent le retour ?
Dominique Vidal indique que les Palestiniens ont compris qu’il n’y aurait pas d’autre solution qu’imposée. Rien n’est irréversible. Tout dépend du rapport de force. Il est possible de transformer des colonies en logements sociaux mais il faut être très attentif à la question des colonies : il y a plus de colons économiques que de colons militants nationalistes ou religieux. Rien ne sera de toute façon possible sans une force armée internationale.

 

Quelles sont les perspectives après l’adhésion de la Palestine au CPI ? Lors d’une réunion récente, l’extrême difficulté à obtenir une condamnation à la CPI avait été soulignée.
Dominique Vidal rappelle qu’une session de la Cour internationale de justice sur le mur avait condamné Israël en juillet 2004. Il peut y avoir des décisions qui ne sont pas appliquées, comme de nombreuses résolutions des Nations unies concernant Israël. Le rapport Goldstone avait été approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies.
Comment s’explique le changement de position de la France ?
Dominique Vidal indique que la politique arabe de la France a laissé des traces profondes malgré des abandons et des trahisons. Il y a eu aussi des considérations de politique politicienne : il s’agissait de rattraper le « dérapage » qu’avait constitué la déclaration de François Hollande de début juillet. François Hollande et son entourage ont pris la mesure de la débâcle dans l’« électorat musulman », en particulier dans les banlieues, et ils essayent maintenant de récupérer cet électorat. Il en reste que la France a voté la résolution de décembre et annoncé qu’elle voterait une nouvelle résolution.
On peut cependant remarquer que la France vote bien quand sa voix n’est pas déterminante et s’inquiéter de la place qu’Israël prend à l’ONU et pourrait prendre au Conseil de sécurité. C’est l’absence de sanctions qui fait la force d’Israël.
Bernard Ravenel fait part de ses interrogations sur l’état de la société palestinienne, les décalages avec les dirigeants, les risques de déstabilisation, de divergences et d’affrontements internes à l’OLP ou au Hamas, les rumeurs sur l’existence de cellules de Daesh à Hébron ou à Jénine et la crainte de manipulations israéliennes.
Dominique Vidal estime qu’il n’y a pas de cellules djihadistes à Hébron et à Djénine et que le danger pourrait plutôt venir de Gaza. Il est vrai que le gouvernement israélien pratique une politique de provocation permanente mais il a fait machine arrière sur Jérusalem devant les réactions, par peur d’une explosion, surtout des Palestiniens d’Israël. Il a observé un jeu entre Netanyahou et le Président Reuven Rivlin, qui a fait des gestes envers les Palestiniens. Ainsi, Hanine Zoabi a finalement été autorisée sur la liste arabe unique. S’agit-il d’une répartition des rôles ou d’un vrai débat ?

Que penser de l’évolution de l’Egypte, où la situation risque de perdurer pour le malheur des Egyptiens et des Palestiniens ? Dominique Vidal estime qu’Al-Sissi est là pour longtemps. Il est d’abord guidé par sa haine des Frères musulmans, avec le soutien de l’Arabie Saoudite. Il n’y a plus aucun espace pour l’opposition en Egypte, où l’ancien régime a été réhabilité.

En réponse à une question sur la possibilité de recomposition au Moyen-Orient pouvant bénéficier aux Palestiniens, Dominique Vidal indique qu’il faut faire son autocritique sur le « Printemps arabe ». Il considère qu’on a surestimé les possibilités des mouvements à court terme. On a remplacé l’analyse par l’euphorie et parlé prématurément de révolution. On s’est trompé massivement et les déceptions naissent des espoirs excessifs. Il faut se placer dans le long terme. La situation de la Tunisie est particulière, avec un parti islamiste intelligent et une société civile mûre. La situation régionale offre un paysage inquiétant en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen, souvent de chaos total. On observe pour le moment une décomposition, produit des guerres. Daesh en particulier est un produit du pouvoir chiite en Irak. Il faut en mesurer les conséquences. Il n’y a pas de solution militaire. Aucune guerre n’est gagnable. La propagande israélienne joue naturellement sur cette situation.
Un adhérent rappelle qu’il a fallu un long délai de stabilisation après la Révolution française de 1789. Dans les pays arabes, où l’information n’était donnée que par les dictatures ou par les mosquées, une période de chaos était inévitable. Elle n’a duré pour le moment que moins de cinq ans et elle est préférable à l’atonie antérieure.
Dominique Vidal estime qu’une partie de l’opinion mondiale reconnaît qu’une solution en Palestine pourrait contribuer à l’apaisement régional.
Il reste optimiste et estime qu’après les manifestations de soutien à Gaza, la poursuite de la campagne BDS, les reconnaissances parlementaires, « la mayonnaise a pris ». BDS constitue une manière simple de se manifester, un instrument d’engagement et d’intervention.
 
Bernard Ravenel évoque l’isolement des Palestiniens dans le monde arabe. Dominique Vidal estime qu’on a assisté cet été à une alliance de fait entre Israël et des pays arabes, principalement l’Arabie saoudite et l’Egypte.
Que se passera-t-il aux Etats-Unis dans deux ans, alors que même Obama a soutenu Israël ? Il peut s’agir d’une course de vitesse mais les tensions entre Netanyahou et Obama ont créé des fractures jusque dans la communauté juive américaine.

Bernard Ravenel estime que le principal dans BDS est le S comme sanctions et qu’à ce titre la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël doit constituer une priorité.
Dominique Vidal souligne à ce sujet la spécificité des accords scientifiques et technologiques entre l’Union européenne et Israël. De ce point de vue, le boycott n’est pas que symbolique. Il signale un article récent d’Ehud Barak significatif d’une prise de conscience des dangers du boycott par certains Israéliens.
Il estime que la fermeture prévue de l’usine de Sodastream constitue une victoire et montre l’impact de la campagne. Il signale que les producteurs de viande et de volaille des colonies de Cisjordanie renoncent à exporter vers l’Europe.
En réaction à la question « Netanyahou peut-il ne pas être réélu ? », Dominique Vidal souligne l’importance prise par la liste arabe unique à l’occasion de ces élections.

(1) Plusieurs Etats de l’est européen avaient reconnu l’Etat de Palestine à une époque antérieure.