« Pour verrouiller l’avenir : détruire les enfants » par Monique Cerisier ben Guiga

 L’armée d’occupation israélienne en Palestine professe que « la résistance s’estompera quand les Palestiniens auront compris que toute résistance est inutile ». Pour cela, disent les officiers à leurs soldats, il faut leur « brûler l’âme », « marquer les consciences », « faire payer le prix », « empiler les corps », mener des opérations de « harcèlement » ou de « perturbation du quotidien » : arrestations de masse, opérations de nuit dans les villages, perquisitions-dévastation des maisons, arrestations d’enfants, dès 7 ans, à Jérusalem-Est.

Dans cette logique, en effet, les enfants  sont des cibles privilégiées de la répression : il faut briser une partie d’entre eux,  le plus tôt possible, et ainsi intimider les autres. Chaque année, 700 enfants de 12 à 18 ans sont incarcérés en Israël. Leur âge moyen est de 15 ans et la durée moyenne d’incarcération est de 147 jours. En 2015, plus d’enfants ont été soumis à cette violence puisque 860 l’ont été pour la seule Jérusalem, dont 105 âgés de moins de 12 ans.

279838enfantalqods

L’UNICEF a dénoncé les mauvais traitements infligés à ces enfants. Ils  comprennent « l’arrestation d’enfants chez eux entre minuit et 5h par des soldats lourdement armés, le fait de bander les yeux des enfants et de leur lier les mains par des attaches en plastique », selon le rapport, qui cite également « les aveux forcés, l’absence d’accès à un avocat ou à des membres de la famille pendant l’interrogatoire ». Ils sont isolés, intimidés et selon l’UNICEF, victimes de traitements dégradants : nourriture pourrie, nuits à même le ciment, couverture crasseuse, passages à tabac, attaques par des chiens, viols.

En 2013 l’agence de l’ONU appelait Israël à « faire de l’intérêt de l’enfant une considération primordiale », à s’assurer que les mineurs arrêtés et leur famille soient informés des motifs de leur détention ainsi que de leurs droits dans leur langue, c’est-à-dire en arabe. Elle exhortait en outre à limiter au strict nécessaire les arrestations nocturnes des mineurs et le fait de les attacher.

Israël a prétendu prendre en considération ces recommandations. Trois ans plus tard, les faits prouvent qu’il n’en est rien. Dans un article publié le 25 décembre 2015 dans le Middle East Monitor, la psychiatre palestinienne Samia Jabr rapporte que « 90% des mineurs incarcérés ont été exposés à des expériences traumatisantes et que 65% d’entre eux ont développé des troubles psychiatriques ». Elle estime que « les arrestations et incarcérations d’enfants sont « une agression contre le corps, la personnalité, le système de valeurs, les espoirs et les rêves des jeunes Palestiniens ». « Leurs parents sont dévalorisés » car ils ont assisté impuissants à leur arrestation et se sentent coupables. Ces enfants ont perdu confiance en leurs amis et voisins. Beaucoup sont incapables de reprendre leur scolarité ou de travailler.

Le film « Derrière les Fronts » qui est actuellement en préparation retracera les chroniques écrites par  Samia Jabr et permettra de faire prendre conscience de ces réalités à un public élargi.

Avec Samia Jabr, dénonçons avec force le fait que « le processus d’arrestation des enfants cible l’avenir de la nation palestinienne ».

Le lien Hezbollah – Palestine : un attachement méfiant – Conférence débat avec Didier Leroy

BEI014_whL’exposé de Didier Leroy, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles, a été accompagné de la projection de diverses diapositives.

Deux livres de Didier Leroy ont été mis à la disposition des participants : « Hezbollah, la résilience islamique au Liban » et « Le Hezbollah libanais, de la révolution iranienne à la guerre syrienne » (L’Harmattan).

Didier Leroy rappelle qu’il connaît mieux le Liban que la Palestine. Il a effectué un premier voyage en Israël et en Palestine en novembre 2015.

La première diapositive de la présentation de Didier Leroy montre une manifestation à Beyrouth pour Al-Yaum Al-Quds (« Le Jour de Jérusalem ») figurant simultanément les drapeaux libanais, palestinien et du Hezbollah. Certaines photos de Hassan Nasrallah montre une imagerie palestinienne et non iranienne.

« Le phénomène Hezbollah »

Didier Leroy indique qu’on assiste au choc de deux discours : celui du terrorisme du Hezbollah, en Israël et aux Etats-Unis, également répandu en Europe, et celui de la résistance, construit par le Hezbollah, repris par ses alliés régionaux, en Syrie et en Iran, et par « la rue arabe », sachant toutefois que le Hezbollah y est bien moins populaire aujourd’hui qu’à l’été 2006. Dans une approche scientifique, il faut dépasser ces deux discours.

Didier Leroy projette une photo d’une manifestation massive, « le rallye de la victoire », qui a rassemblé dans la banlieue méridionale de Beyrouth un million de partisans (sur une population totale du Liban de 4 millions d’habitants), ce qui montre que le Hezbollah est bien plus qu’un mouvement religieux ou sectaire.

Le Hezbollah constitue une forme d’Islam politique, plus précisément de l’islamisme chiite, issu de la Révolution islamique iranienne, caractérisé par la fusion des pouvoirs politique et religieux.

L’idéologie du Hezbollah s’est élaborée en trois phases

  • de 1978 à 1985, un « proto-Hezbollah », surtout religieux ;
  • de 1985 à 1992, l’affirmation d’une idéologie plus politique, à la suite de la « lettre ouverte aux opprimés » de février 1985, qui marque la création du Hezbollah, dans le contexte de la guerre civile ;
  • de 1992 à 2013, la présentation d’un programme politique du Hezbollah et participation aux activités parlementaires (L’année 1992 est marquée par les premières élections après les accords de Taef de 1989).

2013 est l’année du premier engagement militaire au delà des frontières du Liban, en Syrie : pour le Hezbollah, la survie du régime de Bachar al-Assad est une question de vie ou de mort.

Didier Leroy présente « l’arborisation structurelle » du Hezbollah, son infiltration à tous les niveaux de la société :

  • « poids lourd » militaire, dont la puissance est supérieure à celle des Forces armées libanaises ;
  • parti politique le plus influent au Liban ;
  • premier fournisseur d’aides sociales ;
  • champion de la communication, grâce à divers médias, dont le plus connu est la chaîne de télévision Al-Manar ;
  • autarcie financière (du moins en période de paix, car l’aide iranienne reste primordiale en situation de conflit).

En termes de communication, Didier Leroy évoque le Musée de la Résistance de Mlita, installé dans l’ancienne prison israélienne de Khiam et le « Jihad Tour » (aménagement touristique de l’ancienne base militaire de Mlita, au Sud-Liban).

Le Hezbollah et Israël

Le Hezbollah s’est créé en réaction à l’occupation du Sud-Liban par Israël. Cette région, surnommée à l’origine le « Fatahland », avait souffert non seulement des incursions israéliennes mais aussi d’exactions palestiniennes.

Le Hezbollah succède au mouvement (ou milice) Amal, acronyme arabe de « Détachements de la résistance libanaise », créé en 1974 par Moussa Al-Sadr.

Le Hezbollah, contrairement à Amal, s’est caractérisé par son refus de toute compromission envers Israël, occupant du Sud-Liban. Cette opposition a donné lieu à des affrontements pendant plusieurs années dans la plaine de la Bekaa, dans le sud de Beyrouth et au Sud-Liban (mais Amal est aujourd’hui allié du Hezbollah). Le Hezbollah maintient un discours résolument antisioniste.

Après la stabilisation de la situation, le Hezbollah concentre ses moyens militaires contre Israël et non plus contre des ennemis intérieurs. En 1982, la création de la composante militaire du Hezbollah a bénéficié de l’appui de 2.000 pasdarans iraniens. L’effort de guerre se porte sur le front sud et connaît des développements spectaculaires pendant la période 1990-2008. Le point culminant en a été la guerre de l’été 2006. La popularité du Hezbollah à cette époque fait de Hassan Nasrallah le nouveau Zaïm du monde arabe. En 2015, le Hezbollah disposerait de 20.000 combattants « de carrière » et de 50.000 roquettes.

Didier Leroy rappelle que des militants du Hezbollah sont passés par des camps de l’OLP entre 1978 et 1982 et que le Hezbollah a combattu aux côtés du Fatah lors des affrontements avec Amal.

Le Hezbollah partage avec les Palestiniens le thème de la lutte contre l’occupation et affirmé son soutien à la cause palestinienne lors des deux Intifadas.

Pendant la période de la première Intifada, de 1987 à 1993, après l’accord de Taef de fin 1989, le Hezbollah a bénéficié d’un statut privilégié et a pu conserver son arsenal. Il a conservé une position de force pour gérer une cohabitation parfois difficile avec les douze camps palestiniens au Liban. Il a établi un monopole de la résistance au sud, argument pour conserver son arsenal, mais qui supposait de neutraliser les Palestiniens dans cette zone.

Didier Leroy rappelle l’interdiction d’accès de l’armée libanaise aux camps palestiniens, à l’exception des combats autour et dans le camp de Nahr El-Bared en 2007, à la suite de braquages et d’attaques de l’armée libanaise par le groupe takfiriste Fatah – Al Islam.

Pendant la période de la deuxième Intifada de 2000 à 2005, le retrait israélien du Sud-Liban, en mai 2000, a été considéré comme une victoire par le Hezbollah, qui se présente comme modèle de résistance. Le rôle de la chaîne de télévision Al-Manar s’affirme alors dans la « martyrologie ».

Si la Hezbollah affirme avoir des relations cordiales avec toutes les factions palestiniennes, il entretient cependant des liens privilégiés avec « la résistance », en particulier le Hamas et le FPLP-CG, et donc théoriquement moins avec le Fatah. La solidarité militaire avec la Palestine est illustrée par la similitude entre les conditions des assassinats de Cheikh Yassine et de Abbas Al-Mussawi, l’arrestation de membres du Hezbollah en Egypte en 2009 et la construction de tunnels offensifs à Gaza, selon une tactique analogue à celle du Hezbollah au Sud-Liban.

Le lien entre le Hezbollah et la Palestine est réel mais doit être nuancé : alignement idéologique,  soutien à l’extérieur mais des difficultés à l’intérieur du Liban, où le Hezbollah essaye de contenir les Palestiniens.

Concernant le Hamas, Didier Leroy parle aujourd’hui d’un « maillon faible de l’axe de la résistance ». L’assassinat de Imad Mughniyeh à Damas en février 2008 a parfois été attribué à des fuites de renseignements par des Palestiniens du Hamas. Certains Palestiniens du Liban souffrent d’une réputation de corruptibilité. La proximité géographique face à Israël renforce la notion de résistance mais la « démographie confessionnelle », avec 400.000 réfugiés palestiniens sunnites et de nombreux réfugiés syriens également sunnites en majorité, complique la situation.

La relation entre le Hezbollah et la Palestine continuera de fluctuer en fonction des développements du contexte régional. On note de ce point de vue le pari raté du Hamas en Syrie. Le Hamas avait senti son heure venir et pris position contre le régime de Bachar Al-Assad.

Didier Leroy fait état d’interrogations sur la présence du Hezbollah à Gaza, par l’intermédiaire de l’organisation Al Sabirin (les persévérants), dont l’emblème est très proche de celui du Hezbollah.

 

Débat

Une adhérente pose la question de la situation des Palestiniens de Syrie.

Gérard Larose, qui était alors en Jordanie, évoque le lien apparent entre le déclenchement de la guerre de l’été 2006 et les attaques israéliennes menées à l’époque contre Gaza depuis plusieurs semaines. Didier Leroy indique que l’événement déclenchant de la guerre de 2006 a été l’opportunité d’une opération destinée à capturer des prisonniers israéliens en vue d’un échange ultérieur et estime qu’il s’agit d’une concomitance et non d’un élément de solidarité militaire. Un adhérent estime qu’il a pu s’agir d’un prétexte des Israéliens pour attaquer le Liban. Didier Leroy rappelle que l’opération était baptisée  « Promesse tenue » par le Hezbollah.

Une adhérente rappelle le grand nombre de prisonniers palestiniens.

Didier Leroy rappelle l’argumentaire du Hezbollah pour conserver les armes :

  • récupérer les terres encore occupées (encore trois zones contestées) ;
  • obtenir la libération des prisonniers (seulement trois ou quatre libanais…) ;
  • obtenir des garanties de la communauté internationale quant au respect de la souveraineté territoriale du Liban.

Il estime que 95 % des chiites libanais sont acquis à la résistance à Israël,  5 % étant favorables à la paix avec Israël ou contestant des aspects jugés mafieux du Hezbollah. Il indique que les sunnites sont hostiles à Israël mais également au Hezbollah ». Le « Courant du Futur », dominé par la famille Hariri et bénéficiant du soutien de l’Arabie saoudite, est particulièrement hostile au Hezbollah. La position officielle de l’armée libanaise est le « soutien à la résistance » mais il existe dans cette armée une fracture réelle correspondant à un partage des opinions par moitiés.

Bernard Ravenel, qui était au Liban en 2006, estime que le soutien du Mouvement national libanais à la cause palestinienne était surtout formel. Il indique qu’il n’y a plus de véritable stratégie nationale palestinienne ni de lien géopolitique. Il souligne que la résistance palestinienne n’est plus une résistance armée. Il évoque des « partis rentiers », dépendant d’aides extérieures (l’Europe et les Etats-Unis pour le Fatah, mais aussi le Hamas, avec des sources de financement variables) et des rapports aujourd’hui distants entre Palestine et Hezbollah.

Il demande si la question du Hezbollah a été discutée lors des négociations entre l’Iran et les Etats-Unis. Didier Leroy estime qu’« il faudrait être dans le secret des dieux » pour le savoir mais pense que le sujet a dû être soigneusement évité. Il souligne cependant que les Etats-Unis ont accentué les pressions sur les transactions bancaires et ne pardonneront jamais au Hezbollah ses attentats anti-américains pendant la guerre civile.

Didier Leroy évoque un débat au sein de l’Union européenne sur le blacklisting de la branche armée Hezbollah en 2013. Malgré une position d’hostilité au blacklisting, celui-ci a pourtant été décidé deux semaines après, le 22 juillet 2013. Il s’agit manifestement du résultat d’un troc, d’un lobbying américain.

Un participant demande quelle est l’attitude du Hezbollah envers les mouvements laïcs marxisants. Didier Leroy estime que le Hezbollah n’est pas aussi religieux qu’il le paraît, sachant que le contexte institutionnel fait que tout le monde est religieux au Liban. Il est plus résistant qu’islamiste et inclut d’anciens marxistes. Il indique avoir assisté à des soirées au whisky. Pour le Hezbollah, tout ce qui est résistant est licite. Il évoque les gadgets peu islamiques diffusés pour célébrer la victoire de 2006.

Un participant pose la question de l’action du Hezbollah en Syrie. Didier Leroy indique que le Hezbollah est maintenant engagé militairement depuis trois ans. D’abord confiant et surtout motivé par la protection de villages chiites ou de mausolées chiites. La situation a évolué en 2013 avec la bataille de Qousseir, qui a suscité une crainte de l’encerclement par un « croissant takfiriste ». Le Hezbollah dispose aujourd’hui de plusieurs milliers de combattants en Syrie, ce pays constituant aussi une zone de repli et de stockage d’armes. Il souligne que le dispositif anti-israélien est cependant maintenu. Didier Leroy indique que le Hezbollah est également présent également en Irak et au Yémen et assume ouvertement une stature régionale.

Une adhérente pose la question des relations avec l’Iran en Syrie. Didier Leroy indique qu’il n’y a pas de troupes iraniennes en Syrie mais des conseillers de haut niveau. Il y a eu en revanche des miliciens chiites irakiens mais qui sont repartis après la prise de Mossoul par l’Etat islamique.

Un adhérent pose la question de la fourniture d’armes par la Russie. Didier Leroy précise que la stratégie du régime syrien est de maintenir la liaison entre le littoral alaouite et Damas, sur une bande de territoire entourant le Liban, ce qui est également important pour le Hezbollah et pour la Russie, en raison de sa présence navale sur le littoral syrien, qu’elle fera tout pour maintenir.

Laurent de Wangen rappelle que la résistance à Daech est généralement perçue comme principalement kurde et estime que le Hezbollah est également l’une des principales forces qui s’opposent à Daech.

Il revient sur l’antagonisme entre le Hezbollah et le Hamas et pose la question de l’apparition de divisions à l’intérieur du Hamas.

Didier Leroy souligne un sérieux problème du blacklisting : tous les partenaires locaux de la lutte contre Daech sont considérés comme des terroristes.

Il indique que les « Forces du 8 mars » soutiennent évidemment l’appui du Hezbollah au régime syrien et que les « Forces du 14 mars » y sont officiellement opposées mais que sa base éprouve du soulagement à l’égard de l’intervention du Hezbollah, face à la réalité de la menace de Daech, ce qui aboutit à un consensus tacite.

Il indique que Khaled Mechaal reste persona non grata quelle que soit l’évolution ultérieure des relations entre le Hamas et le Hezbollah.

« Mourir jeune en Palestine » – Conférence-débat mercredi 30 mars 2016

Titre d’un article de Shlomo SAND dans Haaretz le 11 février 2016

SHLOMO SAND en débat avec SANDRINE MANSOUR

Conférence organisée par le Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR-PO)

Pourquoi et comment des adolescents palestiniens en arrivent-ils à commettre
des attentats suicide ?
 Pourquoi et comment la politique des dirigeants israéliens conduit-elle à
une impasse désastreuse, tant politique que morale et humaine ?
 Témoins de cet engrenage, quelles sont les responsabilités spécifiques des
 historiens et plus généralement des intellectuels ?

   

Historien israélien, Shlomo SAND, professeur émérite de l’Université de
 Tel Aviv, est l’auteur de nombreux ouvrages. Les plus récents : «
Comment le peuple d’Israël fut inventé ? » (2008), « Comment la Terre
 d’Israël fut inventée » (2012), « Crépuscule de l’Histoire » (2015) et « La
 fin de l’intellectuel français ?» (2016).

Sandrine Mansour-Merien, franco-palestinienne, docteur en Histoire, chercheuse au Centre de Recherche en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA) – Université de Nantes, Conseillère historique en coopérations entre la France et la Palestine, a publié en 2013 « L’histoire occultée des Palestiniens 1948 /1953 »

Mercredi 30 mars de 19 h 30  à 21 h 30 (accueil à partir de 19 h 15)
au Foyer International des Etudiantes 

93 Boulevard Saint-Michel 75005 Paris (M° Luxembourg)

Entrée libre et gratuite  (participation aux frais souhaitée)

Tribune de Marwan Barghouti

Pfree-mbarue le 12 octobre 2015 dans The Guardian 

Par milliers, les Palestiniens, résistants ou simples civils, se retrouvent dans les prisons israéliennes, en toute illégalité au regard du droit international. Nelson Mandela et la campagne pour sa libération ont symbolisé la lutte contre l’apartheid sud- africain. De même, Marwan Barghouti (d’ailleurs surnommé « le Mandela palestinien ») et la campagne pour sa libération (ainsi que celle de tous les prisonniers politiques palestiniens), lancée depuis l’ancienne prison de Robben Island (où fut emprisonné Mandela) en octobre 2013 (et en avril 2014 en France) symbolise la lutte contre l’occupation et la colonisation israéliennes de la Palestine. En l’absence de vrai leader incontesté des Palestiniens, sa libération aurait une importance non seulement symbolique mais aussi stratégique fondamentale.

D’ailleurs le gouvernement israélien craint tellement une éventuelle réussite de la campagne pour la libération de Marwan Barghouti qu’il ne cesse de dénigrer le personnage en le présentant comme un dangereux terroriste.

Durant la seconde guerre mondiale, les occupants allemands présentaient aussi les résistants français comme de dangereux terroristes.

Ecoutons donc ce « dangereux terroriste palestinien » 

 

L’escalade n’a pas débuté avec la mort de deux colons israéliens. Elle a débuté il y a longtemps, et s’est poursuivie durant des années. Chaque jour, des palestiniens sont tués, blessés, arrêtés. Chaque jour, le colonialisme avance, le siège contre notre peuple à Gaza se poursuit, l’oppression et l’humiliation persistent. Alors que certains veulent que nous soyons accablés par les conséquences potentielles d’une nouvelle spirale de la violence, je continue à plaider, comme je l’ai fait en 2002[1], pour que l’on s’attaque aux causes de cette violence: le déni de liberté pour les Palestiniens.
Certains ont suggéré que la raison pour laquelle nous ne sommes pas parvenus à conclure un accord de paix est le manque de volonté de feu le Président Yasser Arafat ou du manque de capacité du Président Mahmoud Abbas, alors que tous les deux étaient prêts et capables de signer un tel accord. Le véritable problème est qu’Israël a choisi l’occupation aux dépens de la paix et a usé des négociations comme d’un écran de fumée pour faire avancer son projet colonial.
Tous les gouvernements au monde connaissent pertinemment cette vérité élémentaire et pourtant nombre d’entre eux prétendent que le retour aux recettes éculées nous permettra d’atteindre la liberté et la paix. C’est folie que de répéter sans arrêt la même chose et d’espérer un résultat différent. Il ne peut y avoir de négociations sans un engagement israélien clair de se retirer complètement du territoire qu’Israël a occupé en 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, la fin de l’ensemble des politiques coloniales, la reconnaissance des droits inaliénables du peuple palestinien, notamment le droit à l’auto-détermination et au retour, et la libération de tous les prisonniers palestiniens. Nous ne pouvons coexister avec l’occupation israélienne, et nous ne capitulerons pas devant elle.
On nous a demandé d’être patients, et nous l’avons été, donnant une chance après l’autre à la conclusion d’un accord de paix, y compris depuis 2005 et jusqu’à aujourd’hui. Il est peut être utile de rappeler au monde que notre dépossession, l’exil et le transfert forcés, et l’oppression que nous subissons durent depuis près de 70 ans et que nous sommes le seul point toujours à l’agenda des Nations Unies depuis sa création.
On nous a dit qu’en ayant recours aux moyens pacifiques et aux cadres diplomatiques et politiques, nous engrangerions le soutien de la communauté internationale pour mettre fin à l’occupation. Et pourtant, comme en 1999 à la fin de la période intérimaire, la communauté internationale n’a pas réussi à adopter une seule mesure significative, notamment mettre en place un cadre internationale assurant la mise en œuvre du droit international et des résolutions onusiennes, et à prendre des mesures pour mettre fin à l’impunité, y compris au moyen du boycott, des désinvestissements et des sanctions, en s’inspirant des outils qui ont permis de débarrasser le monde du régime d’apartheid.
Faute d’intervention internationale pour mettre fin à l’occupation, faute d’actions sérieuses des gouvernements pour mettre fin à l’impunité d’Israël, et en l’absence de toute perspective de protection internationale accordée au peuple palestinien sous occupation, alors même que la colonisation et ses manifestations diverses, y compris les attaques violentes des colons israéliens, s’intensifient, que nous demande-t-on de faire ? Laissez faire et attendre qu’une autre famille palestinienne se fasse brûler, qu’un autre jeune palestinien se fasse tuer, qu’une nouvelle colonie soit construite, qu’une autre maison palestinienne soit détruite, qu’un autre enfant palestinien soit arrêté, qu’une nouvelle attaque de colons ait lieu, qu’une autre agression contre notre peuple à Gaza soit lancée ? Le monde entier sait pertinemment que Jérusalem est la flamme qui peut inspirer la paix ou déclencher la guerre. Alors pourquoi demeure-t-il impassible alors que les attaques israéliennes contre le peuple palestinien dans la ville et les lieux saints musulmans et chrétiens, notamment Al-Haram Al-Sharif, continuent sans relâche ? Les actions et les crimes israéliens ne détruisent pas seulement la solution à deux Etats sur les frontières de 1967 et violent le droit international. Ils menacent de transformer un conflit politique qui peut être résolu en un conflit religieux éternel qui ne fera que déstabiliser plus avant une région qui fait déjà l’expérience de bouleversements sans précédents.
Aucun peuple sur terre n’accepterait de coexister avec l’oppression. Par nature, les êtres humains aspirent à la liberté, luttent pour la liberté, se sacrifient pour la liberté. Et la liberté du peuple palestinien n’a que trop tardé. Pendant la première Intifada, le gouvernement israélien a lancé sa politique « briser leurs os pour briser leur volonté », mais une génération après l’autre, le peuple palestinien a démontré que sa volonté ne peut être brisée et n’a pas besoin d’être mise à l’épreuve.
Cette nouvelle génération palestinienne n’a pas attendu les pourparlers de réconciliation pour incarner une unité nationale que les partis politiques ont échouée à réaliser, dépassant les divisions politiques et la fragmentation géographique. Elle n’a pas attendu d’instructions pour mettre en œuvre son droit, et même son devoir, de résister à cette occupation. Elle le fait sans armes, alors même qu’elle est confrontée à une des plus importantes puissances militaires au monde. Et pourtant, nous demeurons convaincus que la liberté et la dignité l’emporteront, et que nous triompherons. Et que le drapeau palestinien que nous avons levé avec fierté à l’ONU flottera au-dessus des murailles de la vieille ville de Jérusalem, pas pour un jour, mais pour toujours.
J’ai rejoint la lutte palestinienne pour l’indépendance il y a 40 ans, et ai été emprisonné pour la première fois à l’âge de 15 ans. Cela ne m’a pas empêché de plaider pour une paix fondée sur le droit international et les résolutions de l’ONU. Mais j’ai vu Israël détruire méthodiquement cette perspective année après année. J’ai passé 20 ans de ma vie dans les geôles israéliennes, y compris les 13 dernières années, et ces années n’ont fait que renforcer ma foi en cette vérité inaltérable : le dernier jour de l’occupation sera le premier jour de la paix. Ceux qui veulent réaliser cette dernière doivent agir, et agir maintenant, pour précipiter la première.
Marwan Barghouti, prison de Hadarim, cellule n°28 – 12 octobre 2015

 

Marwan Barghouti, leader palestinien emprisonné, député, président du groupe d’amitié avec la France au Conseil législatif palestinien, membre du Comité central du Fatah, souvent appelé « le Mandela palestinien ».

 

[1] Dans une tribune parue dans le Washington Post en Janvier 2002, après une tentative d’assassinat, et quelques mois avant son enlèvement.

Nettoyage ethnique, colonisation : Jérusalem/Al Quds résiste ! – Conférence-débat mardi 22 mars avec Mustafa Muhammad

Sans titreMustafa Muhammad est un Palestinien de Jérusalem-Est, un urbaniste diplômé de l’Université Paris IV Sorbonne et un chercheur à l’Université de Bir Zeit. Il a encadré plusieurs voyages en Palestine auxquels ont participé des adhérents de notre groupe local.

Mardi 22 mars à 19 h 30

Salle Colombani (Bâtiment Colombani – Les Petits Débrouillards)
82, avenue Denfert Rochereau 75014 Paris (Ancien site de l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul)
Métro : Denfert-Rochereau ou Port-Royal

Accès à la salle

Le judaïsme français aujourd’hui et Israël – Conférence-débat animée par Yaël Elbaz

 Yaël Elbaz précise que son exposé ne sera pas académique mais largement subjectif, basé sur son expérience personnelle.

Elle évoque d’abord la destruction des communautés traditionnelles au 20ème siècle, en particulier le Yiddishland, ce qu’illustre la disparition du Yiddish dont les locuteurs sont passés de 11 millions avant la seconde guerre mondiale à environ 500.000. Aujourd’hui, les langues juives des diasporas (ladino, judéo-arabes, etc.) ont quasiment toutes disparues. Pour une grande majorité de juifs aujourd’hui, le monde de leurs grands-parents a disparu et on a affaire à des individus déracinés, dont la construction identitaire est difficile.

Elle rappelle le mouvement des « Lumières juives », sous l’influence du « siècle des lumières », qui marque un souci de faire accéder le judaïsme à la modernité, à l’origine du judaïsme réformé.

Elle rappelle que la France a été le premier pays du monde à accorder le statut de citoyens aux juifs. Mais dans un contexte d’antisémitisme, de discrimination, cette émancipation s’est rapidement accompagnée d’une volonté de « contrôler » le judaïsme, ce qui a donné lieu sous l’Empire à la création du consistoire central, qui est devenue l’instance représentative du judaïsme français dans le cadre du concordat, situation qui s’est maintenue jusqu’à la fin du concordat en 1905. Or le judaïsme n’avait plus eu de « clergé » officiel depuis la fin du grand Sanhédrin sous l’Antiquité et s’était ainsi développé en divers courants et communautés dont aucun n’avait plus de légitimité qu’un autre. En France, malgré la fin du concordat, le consistoire central reste considéré comme le représentant légitime du judaïsme. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’en 2012, un texte du Grand Rabbin Gilles Bernheim a attiré l’attention sur les dangers du « mariage pour tous ». La légitimité de cette prise de position a été mise en cause par certains représentants du judaïsme réformé, en soulignant son ambiguïté : peut-on la considérer comme une position officielle ou faut-il la considérer comme une position personnelle ? Néanmoins, lors de l’audition des représentants des différentes religions par le rapporteur de la loi, seul Gilles Bernheim a été auditionné comme représentant du judaïsme français.

Selon Yaël Elbaz, cette légitimité du consistoire est probablement une des causes du faible développement du judaïsme réformé en France, contrairement aux autres communautés diasporiques. A contrario, la France s’illustre par un judaïsme très traditionnaliste, voire l’un des plus réactionnaires, ce qui se manifeste par exemple par la place des femmes, exclues de l’étude du Talmud et de la lecture de la Torah. Elle évoque le scandale occasionné par la diffusion d’une audience d’un jugement de Guet (acte de divorce) filmée et montrant un chantage au divorce avec une forte demande d’argent.

Elle estime que, pour des gens progressistes, intégrés dans la modernité, il est difficile de vivre son judaïsme, de construire son identité juive.

Elle évoque la construction fantasmée de ce que peut être « le Juif », décrite par Alain Finkelkraut dans Le Juif imaginaire, qui dans les années 60-70 s’est identifié à tous les persécutés, à tous les opprimés, d’où une présence très importante des juifs dans les mouvements des droits humains (droits civiques aux Etats-Unis, lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud, etc.). Mais cela est devenu plus difficile dans les années 80, avec la fin de l’idéal communiste.

Comment définir aujourd’hui une identité juive non religieuse ? Deux pôles apparaissent : Israël et la Shoah.

Yaël Elbaz rappelle que la France abrite la troisième communauté juive dans le monde et qu’elle est le troisième pays à avoir accueilli des survivants de la Shoah, dont la présence est forte dans la plupart des familles. Elle cite l’expérience personnelle de la mort en déportation de deux grands parents.

Elle souligne l’absence de structures psychiatriques, de traitement, pour les descendants des victimes qui reçoivent « Le traumatisme en héritage », selon le titre du livre d’Helen Epstein.

A la fin des années 60, après le procès Eichmann, et dans les années 70, s’est imposée progressivement une vision de la diaspora comme une succession ininterrompue de pogroms, dont Auschwitz ne serait qu’un exemple, et la conclusion qu’il n’y avait pas de place pour les juifs en diaspora et que les juifs ne pourraient compter que sur eux-mêmes. De par l’histoire de la Collaboration, cette idée a été particulièrement marquée en France.

Le génocide est perçu dans les familles comme honteux, avec l’image de juifs faibles, menés à l’abattoir comme des moutons, auxquels on n’a aucune envie de s’identifier, en contraste avec l’image de force du soldat israélien. Israël est alors vu comme une sorte de rédemption, comme incarnation de l’honneur retrouvé, sur laquelle se greffe une vision messianique.

Yaël Elbaz évoque « la marche des vivants », organisée tous les ans, qui visite des ghettos et des camps d’extermination et se termine en Israël. Elle relève la continuité des commémorations en Israël qui ont lieu au mois d’avril-mai : tout d’abord, le jour commémorant le génocide « Yom Hashoah » (Jour de la Shoah) ; puis sept jours plus tard, le jour commémorant les soldats morts dans les guerres d’Israël « Yom Azikaron » (Jour du souvenir) ; et enfin, le lendemain « Yom Aatsmaout » (Jour de l’indépendance) commémorant la création d’Israël. Cela symbolise les trois étapes de la rédemption : l’enfer avec la Shoah, le sacrifice avec les morts de guerre et la rédemption avec Israël. Cela est illustré par la fin de la Liste de Schindler où les rescapés quittent l’Europe pour arriver à Jérusalem et où visuellement le noir et blanc laisse place à la couleur.

Dans cette vision d’Israël, se développe en diaspora une reconnaissance empreinte de culpabilité à l’égard des soldats israéliens, qui assurent la défense d’une terre qui sera le refuge en cas de retour des persécutions contre des juifs qui cumulent la demande de sécurité ici et la certitude d’une protection là-bas.

Elle relève la perception différente des juifs américains, en l’absence de persécutions.

Il en résulte un impératif moral : ne pas critiquer Israël à qui on est redevable.

S’agissant de la Palestine, la conception la plus répandue est que les Palestiniens n’existent pas. L’influence de la propagande de guerre israélienne est considérable dans les échanges communautaires, mais pas seulement. Une grande majorité de juifs de France ont des membres de leur famille habitant en Israël. Or en Israël, il existe une véritable propagande de guerre, propagande qui est transmise aux juifs de France en partie par leurs proches, qui leur semblent des témoins plus crédibles que les médias, d’autant que notre époque est marquée par une méfiance générale à l’égard de la presse. Dans de nombreuses familles juives, on met ainsi un point d’honneur à ne pas croire les médias, l’exemple le plus frappant étant donné par l’affaire Mohammed Al-Durah (30 septembre 2000) et le harcèlement de Charles Enderlin auquel elle a donné lieu.

Beaucoup croient encore qu’il existe « une politique arabe de la France » et que la presse est au service d’un pouvoir appliquant cette politique. Ils ne croient qu’à la propagande israélienne imaginant qu’il s’agit d’une vision objective du conflit. Cette attitude est illustrée par le documentaire réalisé lors de la manifestation de soutien à Israël à l’été 2014 : « Manifestation pro-israélienne ou les Israéliens imaginaires », avec des commentaires d’Eyal Sivan.

Yaël Elbaz cite la phrase apocryphe attribuée à Golda Meir et souvent reprise, qui évoque des arabes dénués d’humanité, qui n’aiment pas leurs enfants : « Nous pourrons sans doute un jour vous pardonner d’avoir tué nos enfants. Mais il nous sera beaucoup plus difficile de vous pardonner de nous avoir contraints à tuer les vôtres. La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu’ils nous haïssent. » Cette déshumanisation vise à empêcher toute empathie et toute identification à l’égard des Palestiniens, mais illustre aussi une inversion totale des responsabilités visant à dédouaner complètement les Israéliens.

Les Israéliens sont eux-mêmes immergés dans cette propagande. Néanmoins, même si tout est fait pour que le juif Israélien rencontre le moins possible les Palestiniens, il est confronté à la réalité de l’occupation, ce qui peut parfois amener à une remise en question de cette propagande. Or ce n’est pas le cas des juifs de France qui ont généralement une vision d’un Israël de carte postale lors de vacances dans les villes balnéaires en évitant les villes et les quartiers arabes. Ces touristes ne voient pas la réalité de l’occupation, les check-points

En France, les blessures héritées de la décolonisation en Afrique du nord, dont une majorité de juifs Français sont issus, ont constitué un facteur aggravant et abouti à la construction d’un discours selon lequel les juifs auraient vécu un enfer absolu dans les pays arabes, illustré par l’ouvrage de Georges Bensoussan Juifs en pays arabes, le grand déracinement. Il y aurait eu ainsi une Nakba des Juifs des pays arabes. La Nakba palestinienne ne serait qu’un échange de populations, comme entre l’Inde et le Pakistan. Ce sujet reste à traiter objectivement dans l’histoire de la colonisation et de la décolonisation.

On observe aujourd’hui un frémissement : une partie des juifs de France ne reconnaissant pas la vision du CRIF se regroupent dans de petites associations, telles que l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), association issue de la Résistance qui avait participé à la création du CRIF mais en est sortie en 2009.

En France domine cependant une attitude des Autorités qui considèrent une seule voix légitime, le CRIF, représentant des juifs de France, situation différente du cas de l’AIPAC (1) aux Etats-Unis, qui se présente comme un lobby pro-israélien, sans prétention à la représentation communautaire.

Une adhérente fait part de son émotion à l’évocation de la perte des langues, des cultures.

Un adhérent évoque les travaux de Shlomo Sand, qui remettent en cause le sionisme.

Une adhérente remercie l’oratrice pour sa sincérité. Elle note que le mot de sionisme n’a pas été utilisé dans l’exposé et pose la question de la construction et de l’instrumentalisation de l’idée sioniste.

Elle demande si des juifs de France participent à la marche des vivants. Yaël Elbaz indique que c’est effectivement le cas de quelques classes dans certaines écoles.

Elle pose la question de l’athéisme et relève que Finkielkraut est athée et ne parle pas hébreu.

Elle souligne qu’il y a beaucoup de juifs à l’AFPS, souvent parmi les plus radicaux sur la question palestinienne.

On cite une anecdote sur la visite d’un rabbin français pour la paix, qui devait prendre contact avec des représentants de diverses confessions mais qui avait considéré qu’il n’était pas nécessaire de rencontrer des rabbins français.

Un adhérent estime que les intellectuels juifs ou israéliens favorables aux Palestiniens sont peu visibles en France.

Yaël Elbaz estime que la radicalité des juifs pro-palestiniens est normale, car on est obligé de prendre parti.

Elle évoque une « judaïsation » actuelle de l’identité israélienne, qui est excluante pour les Israéliens non juifs.

Une adhérente demande comment il faut comprendre le concept d’« israélite. » Yaël Elbaz estime qu’il s’agissait d’un mot poli pour dire « juif » lorsque ce mot était considéré comme une insulte, que l’on n’utilise plus du tout aujourd’hui.

Un participant pose la question de l’existence d’une gauche israélienne minoritaire.

Bernard Ravenel évoque à ce sujet le film « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin », qui donne l’impression qu’il y a deux Israël, une société très divisée.

Il pose la question de l’existence de l’antisémitisme en France. Yaël Elbaz indique qu’il y a une réelle montée de l’antisémitisme en France, concrétisée par divers textes, en particulier de fausses traductions du Talmud. Elle estime qu’on assiste à une résurgence du vieil antisémitisme, instrumentalisant la question palestinienne.

Un adhérent mentionne une réunion de l’UJRE avec un soldat israélien refuznik de l’association Zochrot. Il rappelle que des historiens israéliens contestent la vision officielle. Il demande comment le slogan « Un terre sans peuple pour un peuple sans terre » peut raisonnablement être repris par des juifs français.

Yaël Elbaz souligne qu’avoir été victime ne rend pas nécessairement meilleur et cite Avraham Burg : « On dit souvent qu’un enfant maltraité deviendra un enfant maltraitant. […] En s’armant jusqu’aux dents, Israël s’apparente à un enfant chétif qui chercherait à se protéger de ses ennemis, réels ou imaginaires […] La Shoah fait partie de notre vie, on ne l’oubliera jamais et on ne laissera personne l’oublier. […] Face à la Shoah, tout est insignifiant, néant, et donc permis. Barrages, encerclements, sièges, tueries : tout est possible, puisque nous avons survécu à la Shoah, et surtout… qu’on ne nous fasse pas la morale ! » (2).

Bernard Ravenel rappelle la vision de Zeev Jabotinsky. Celui-ci ne nie pas l’existence des Arabes mais considère qu’ils n’ont pas d’identité nationale. Il estime qu’ils n’accepteront jamais l’installation des Juifs en Palestine et qu’il faut s’en protéger par la force.

Il souligne que l’enseignement de l’histoire en France reprend largement la vision israélienne.

Gérard Larose rappelle que l’adoption de cette vision a un fonds religieux chez les chrétiens, avec l’enseignement de « l’histoire sainte » aux enfants du catéchisme.

A une question sur les femmes rabbins, Yaël Elbaz signale qu’il n’y a que deux femmes rabbins en France (erratum : il y en a trois) et qu’il y a peu de synagogues libérales et estime que les Juifs libéraux français le sont moins que ceux d’autres pays. De plus, pour devenir rabbin libéral, il faut faire son rabbinat à l’étranger (principalement l’Angleterre ou les Etats-Unis), car il n’y a aucune école rabbinique libérale en France.

Une adhérente rappelle le festival « Focus Palestine » à la Maison des métallos et en particulier les pressions du CRIF contre l’exposition « Palestiniens entre deux guerres » de Médecins Sans Frontières. Elle demande s’il y a eu des interdictions effectives à la suite de telles pressions. Bernard Ravenel cite le cas d’une exposition dans le 19ème qui a dû se déplacer vers une salle plus discrète.

Une adhérente demande pourquoi il est difficile d’être juif quand on n’est pas religieux.

Yaël Elbaz rappelle la faiblesse originelle du sionisme en France par le fait que là où il y a eu intégration, il n’y a pas eu de grand mouvement sionisme. Le sionisme s’est développé avant tout sur l’exclusion des juifs.

 

(1) American Israel Public Affairs Committee.

(2) Dans Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste et universaliste.

Imposer une paix juste et durable à Israël par la suspension de l’accord d’association avec l’Union européenne – Conférence-débat avec Bernard Ravenel

Laurent de Wangen rappelle en préambule la récente déclaration de Netanyahou, selon laquelle Israël refuse désormais d’impliquer l’Union européenne dans « le processus de paix », à la suite de la décision d’étiquetage de produits des colonies prise le 11 novembre dernier.

Bernard Ravenel évoque les relations économiques privilégiées entre l’Union européenne et Israël, qui donnent à l’Europe une arme pour faire pression sur Israël. Le début de pression que constitue la décision explique la réaction hystérique de Netanyahou.

Bernard Ravenel présente l’évolution des rapports entre les Etats-Unis, l’Europe et Israël depuis le début des années 90.

Trois grands blocs économiques « occidentaux » existent à l’époque : Etats-Unis, Europe, Japon. L’idée d’un bloc économique régional Europe-Méditerranée pour faire face à la concurrence surgit dans le cadre de la libéralisation généralisée des échanges promue par les Etats-Unis et le FMI

Si les enjeux sont économiques, ils sont aussi démographiques et politiques : l’avenir est perçu comme inquiétant, en raison des pressions migratoires et de la montée de l’islamisme. D’où la recherche d’un accord, où l’aide au développement aurait pour conséquence une croissance économique permettant de limiter l’immigration.

Parallèlement pour les Etats-Unis, la Méditerranée conserve son intérêt comme accès au Moyen-Orient, où ils sont sortis triomphalement vainqueurs de la guerre du Golfe de 1990-1991.

La participation des pays arabes à la coalition contre l’Irak de Saddam Hussein a eu comme contrepartie une demande de règlement de la question palestinienne. La négociation imposée à Israël et à l’OLP à Madrid et à Oslo a eu les Etats-Unis comme seul médiateur.

L’Europe accepte la mainmise américaine sur le Moyen-Orient mais cherche à imposer son influence économique et financière.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone de novembre 1995 qui rassemble les Etats du pourtour méditerranéen, dont Israël, mais à laquelle les Etats-Unis ne sont pas invités. C’est également dans ce contexte que sont conclus divers accords d’association avec l’Union européenne.

Ces accords comportent des dispositions politiques (dialogue, respect des droits de l’Homme, création d’une zone de paix), des dispositions économiques, commerciales et financières (ouverture des marchés) et des dispositions diverses concernant d’autres domaines de coopération.

L’ouverture des marchés frappe des entreprises locales autrefois protégées par des droits de douane et fait apparaître la crainte du chômage, mais sont prévues des compensations par des aides, visant en particulier la réduction de l’immigration.

L’accord d’association avec Israël a un statut spécial dans la mesure où il a été signé le 20 novembre, avant même la Conférence de Barcelone, tenue les 27 et 28 novembre.

Bernard Ravenel rappelle que l’Europe, contrairement aux Etats-Unis, s’est souvent démarquée de la politique israélienne. Il rappelle les prises de position de Giscard d’Estaing, mentionne l’ouverture du marché communautaire aux produits palestiniens, les critiques de la répression de la première Intifada.

Le soutien économique de l’Union européenne à la Palestine se renforce à la suite des accords d’Oslo, alors que  l’Europe est le premier partenaire commercial d’Israël, avec 35 % des exportations et 50 % des importations israéliennes

Bernard Ravenel souligne l’importance de vérifier les clauses de l’accord d’association violées par Israël.

L’article 2 stipule ainsi que l’accord se fonde sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques, qui en constitue un élément essentiel. Israël est cependant le seul pays occupant un autre territoire, exploitant ses ressources (en particulier ses ressources en eau) et y pratiquant des discriminations, des sanctions collectives, un usage disproportionné de la force, dénoncées par la FIDH et par Amnesty International.

Israël viole aussi des clauses commerciales de l’accord, car des produits venant des zones occupées sont présentés comme originaires d’Israël.

Bernard Ravenel indique qu’on a assisté à une montée en puissance des protestations européennes mais sans mesures concrètes.

Il signale le livre de Stéphane Hessel et Véronique de Keyser Palestine, la trahison européenne.

Il souligne l’importance des pressions politiques. Des démarches ont ainsi été menées pendant quatre ans par France Palestine auprès du Parlement français pour ne pas ratifier l’accord.

Le Parlement européen a voté pour la suspension de l’accord le 10 avril 2002 mais la Commission européenne a passé outre.

La campagne « Occupation, pas d’accords ! » a été lancée en avril 2002 par la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine et se poursuit jusqu’à maintenant. Dix questions parlementaires ont été posées.

Une double dynamique, associative et parlementaire, a été engagée. On a noté un rôle croissant des organisations de soutien à la Palestine auprès du Parlement européen.

L’Union européenne serait confrontée à un argument de crédibilité, particulièrement auprès de ses partenaires arabes, si elle persistait à ne pas faire respecter les clauses des accords.

La campagne a été relancée en 2005 en même temps que le début de la campagne BDS, et renforcée par la guerre du Liban à l’été 2006 et l’opération « Plomb durci » contre Gaza de fin 2008 – début 2009.

Il a cependant fallu attendre 2014 pour la mise en vigueur de lignes directrices sur l’exclusion des colonies israéliennes des financements européens et la dissuasion des investissements européens dans les colonies et enfin le 11 novembre 2015 pour l’adoption d’une décision sur l’étiquetage des produits. Une étape ultérieure devra être l’interdiction des importations des produits des colonies.

Certaines entreprises israéliennes, telle que Sodastream, quittent les territoires occupés.

Bernard Ravenel souligne que jusqu’à présent, les Etats-Unis s’étaient opposés aux initiatives européennes et que pour la première fois, ils n’interviennent pas et laissent faire l’Europe.

Il signale que la question de la suspension de l’accord d’association a été posée à Bruxelles, où cette suspension serait considérée comme « une bombe nucléaire » contre Israël, compte tenu de sa forte influence économique

En réponse à une question d’une adhérente, il est indiqué que la majorité absolue des députés européens est requise pour décider de cette suspension. Monique Cerisier – Ben Guiga souligne qu’à l’origine le Parlement européen n’émettait que des recommandations et que ses pouvoirs ont été renforcés.

Une adhérente évoque l’argument de l’impact sur l’emploi de la main d’œuvre palestinienne.

Bernard Ravenel signale la reprise d’une campagne pour la suspension de l’accord d’association, avec un débat public organisé par Médiapart. Il estime que la France peut dénoncer l’accord, tout en insistant sur le rôle de l’opinion publique pour obtenir ce résultat.

Une adhérente signale un argument utilisé par le Quai d’Orsay, selon lequel l’article 2 se serait appliqué à de nombreux autres pays.

Bernard Ravenel indique qu’Elie Barnavi soutient l’étiquetage alors que le Représentant européen en Israël s’est présenté en tremblant devant ses interlocuteurs israéliens, en présentant la décision comme une mesure technique.

Monique Cerisier – Ben Guiga interprète cette attitude de peur d’Israël comme l’effet de la honte européenne en relation avec la Shoah.

Bernard Ravenel insiste sur l’embargo sur les armements ou plus généralement sur un moratoire sur la coopération sécuritaire et militaire. Il annonce la parution d’une brochure à ce sujet dans quelques semaines.

Il signale qu’un accord sur la coopération sécuritaire est déjà appliqué bien qu’il n’ait pas été ratifié.

Une adhérente demande s’il est possible d’agir contre l’accord entre l’Ecole polytechnique et l’Institut israélien de technologie Technion.

Il est rappelé qu’existent des accords spécifiques en matière de recherche permettant à des institutions israéliennes de bénéficier de subventions de l’Union européenne.

Il est rappelé par ailleurs que certains accords ne sont pas soumis à ratification.

Une adhérente s’interroge que ce qu’il est possible de faire au niveau de la diplomatie européenne dans la mesure où les rapports des consuls sont systématiquement enterrés à Bruxelles. Elle souligne que les instances européennes sont soumises à travail de lobbying intense des éléments pro-israéliens. Elle recommande de ne pas hésiter à écrire aux députés européens.

Un document de dénonciation de la coopération militaire a été préparé mais il est la propriété de la Plateforme des ONG sur laquelle il faut faire pression pour en obtenir la parution.

Gérard Larose demande quel est l’état de la relance de la campagne de la Plateforme des ONG pour la suspension de l’accord d’association, avec la création d’un groupe de travail mentionnée dans une réunion antérieure.


En finir avec l’immunité d’Israël

Intervention de Bernard Ravenel

Au cœur du contentieux c’est l’impunité de l’Etat d’Israël qui depuis des décennies viole le droit international, ignore des dizaines de résolutions de l’ONU, agresse ses voisins, refuse d’appliquer les accords qu’il a lui-même signés par exemple à Oslo. Et en même temps il continue d’être traité comme si de rien n’était et d’être considéré comme la seule démocratie au Moyen-Orient. L’effet pervers, limité mais réel, c’est le retour des clichés antisémites sur « Les Juifs qui dominent le monde et sont toujours au-dessus des lois… »

Certes Israël n’est pas le seul Etat du monde à violer le droit international et les résolutions de l’ONU, mais le fait qu’il s’agit d’un Etat dont la création il y a 70 ans aujourd’hui est le fruit d’une recommandation de ces mêmes Nations Unies et ce au détriment de la population indigène renforce le caractère insupportable de cette situation.

Notre problème fondamental est de mettre fin à l’impunité d’Israël. Désormais, après l’échec de toutes les négociations depuis Oslo en passant par Camp David et Annapolis etc., la communauté internationale (Etats et société civile) a pris conscience de la nécessité d’imposer de l’extérieur une pression suffisante sur Israël pour le contraindre à reculer. L’absence de « solution militaire » oblige à réfléchir sur les objectifs et les meilleures modalités d‘action pour isoler politiquement Israël et déboucher sur des pressions supérieures contraignantes,  des sanctions économiques, en clair, le stade suprême de la sanction économique, le S de BDS, à savoir la suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël.

L’importance de la suspension de l’accord d’association UE-Israël

Pour comprendre l’importance et la signification de cet accord, il faut partir de la conférence de Barcelone en 1995 qui visait à établir un partenariat euro-méditerranéen pour renforcer la présence économique et politique de l’Europe et en particulier de la France en Méditerranée face à la toute puissance des Etats-Unis sortis triomphalement vainqueurs de la guerre du Golfe.

La Déclaration finale fixe trois volets du partenariat euro-méditerranéen : Un partenariat politique et de sécurité, un partenariat économique et financier, un partenariat dans les domaines social, culturel et humain

C’est dans le premier volet que sont rappelés les engagements politiques des Etats signataires ; il suffit ici de citer le premier : « agir conformément à la charte des Nations Unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme, ainsi qu’aux autres obligations résultant du droit international… »  C’est dans cet esprit affiché que l’Europe – soumise à une pression d’ONG européennes mais aussi arabes comme les ligues des droits de l’homme – renforce ses relations économiques et commerciales avec différents pays à travers des accords séparés d’association. En particulier elle accorde un traitement préférentiel à ces pays en réduisant fortement ses droits de douane ou même en les exemptant.

C’est dans ce contexte géopolitique qu’est signé l’accord d’association avec Israël. Cet accord remplace l’accord de coopération de 1975. Depuis cette date les relations entre l’UE et Israël se sont caractérisées par une double tendance : un accroissement des échanges sur le plan économique et des turbulences sur le plan diplomatique.

Sur le plan économique, entre 1975 et 1995, les échanges CEE-Israël se sont développés d’une manière considérable. L’UE est devenue le principal partenaire commercial d’Israël, absorbant près de 35 % de ses exportations et fournissant près de 50 % de ses importations.

D’autre part, il faut rappeler que l’Europe s’est souvent démarquée de la politique israélienne, dénonçant à plusieurs reprises l’implantation de colonies dans les territoires arabes occupés, reconnaissant le droit du peuple palestinien à l’autodétermination (Déclaration de Venise en 1980), facilitant l’accès sur le marché communautaire des produits agricoles palestiniens (1986), condamnant les politiques répressives israéliennes suite an déclenchement de l’Intifada. Par ailleurs, Israël a eu maille à partir avec le Parlement européen, par exemple, en 1990, gel de la ligne budgétaire destinée à financer la coopération scientifique avec Israël pour protester contre l’embargo à l’éducation imposé par Israël dans les territoires palestiniens occupés.

En 1995, politiquement, l’Europe au Proche Orient ne pèse pas lourd. Elle a été marginalisée par les Américains dans le « processus de paix » enclenché à Madrid et continué à Oslo. L’Europe s’est donné comme fonction de soutenir économiquement le processus

C’est dans ce contexte qu’a été négocié l’accord d’association avec Israël. Cet accord améliore les relations économiques avec Israël et en particulier la coopération scientifique et technologique permettant l’accès d’Israël au programme de Recherche et Développement de l’UE. Pour le reste, l’accord a la même structure que les autres accords d’association.

L’accord s’est fixé pour objectifs les points suivants :

  1. fournir un cadre approprié au dialogue politique afin de permettre le développement des relations étroites entre les deux parties ;
  2.  favoriser le développement harmonieux des relations économiques entre l’UE et Israël ;
  3. encourager la coopération régionale afin de consolider la coexistence pacifique ainsi que la stabilité politique et économique ;
  4. promouvoir la coopération dans d’autres domaines d’intérêt mutuel.

Très louables objectifs… mais il y a quand même un petit problème qui tôt ou tard risque de mettre sérieusement à l’épreuve les relations entre l’UE et Israël. En effet, Israël avec lequel l’UE s’associe dans le cadre d’un accord de partenariat est aussi un pays occupant un territoire qui ne lui appartient pas, le colonisant au vu et au su de l’Europe, exploitant ses ressources notamment hydrauliques et exposant constamment sa population à un châtiment collectif…

Donc le problème hautement politique qui se pose est le suivant : l’Europe pourra –t-elle sans se trahir, sans trahir ses propres engagements, traiter avec Israël sans dénoncer sa politique dans les territoires occupés ? Sera-t-il admissible longtemps sur le plan simplement éthique, d’octroyer à Israël un « statut privilégié », alors qu’il dénie tous les jours au peuple palestinien le droit à l’autodétermination, droit pourtant rappelé par l’UE dans de multiples déclarations ?

Les violations israéliennes des règles du droit

Et de fait plusieurs clauses de l’accord sont manifestement violées par la partie israélienne. Ces violations constituent également un non respect plus général des principes de la Charte des Nations unies, du droit des traités, de la IVème convention de Genève, etc.

Suivant l’article 2 de l’accord, « les relations entre les parties, ainsi que toutes les dispositions de l’accord lui-même se fondent sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques qui inspire leurs politiques internes et internationales et qui constitue un élément essentiel de cet accord ». Israël viole systématiquement les droits de l’Homme dans les Territoires occupés : usage disproportionné de la force, sanctions collectives ; destructions massives de maisons, etc. Israël, puissance occupante, ne remplit pas ses obligations légales au titre de la IVème convention de Genève de 1949 sur la protection des populations civiles en temps de guerre, qui impose un traitement discriminé entre combattants et non-combattants.

D’autre part, Israël viole des clauses commerciales de l’accord d’association :

  • Le champ territorial de l’accord : article 83 : « Le présent accord s’applique, d’une part, aux territoires où les traités instituant la communauté européenne sont d’application et dans les conditions prévues par les dits traités et, d’autre part, au territoire de l’Etat d’Israël ».
  • La règle d’origine. Le Protocole 4 de l’accord « concernant la définition du concept de « produit d’origine » et les méthodes de coopération administrative », prévoit que le traitement préférentiel est accordé aux produits provenant des territoires des parties, excluant donc les produits provenant en tout ou pour une grande part des territoires palestiniens occupés.
L’Europe doit suspendre l’accord d’association.

Dès le 10 avril 2002 le Parlement européen a pris position en demandant à la Commission et au Conseil la suspension temporaire et immédiate de l’accord d’association. La Commission et le Conseil ont refusé d’en tenir compte… Par son refus d’agir, la Commission devient de fait complice des graves violations par Israël de la IVè convention de Genève et des autres conventions internationales. Le mouvement international de solidarité avec la Palestine n’est pas encore assez puissant pour obliger l’UE à suivre la recommandation du Parlement européen.  Cette demande de suspension doit redevenir un thème phare de la mobilisation des citoyens européens.

Depuis 2002, le mouvement a renforcé sa capacité de pression auprès des organismes européens (obtenant notamment l’abandon du projet de rehaussement – upgrading – des relations entre l’UE et Israël). A partir d’une démarche des syndicats britanniques, bientôt soutenue par de grandes confédérations syndicales européennes comme la CGT et la FSU en France s’impose auprès des autorités européennes l’exigence d’un étiquetage des produits issus des colonies israéliennes en Palestine. Finalement en 2014 la Commission européenne publie ses nouvelles lignes directrices concernant sa politique de coopération avec Israël et annonce qu’elle exclut désormais toute coopération avec Israël, avec les institutions et les entreprises israéliennes ayant des activités dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Coup de tonnerre ! Pour la première fois l’UE montre sa capacité et sa volonté de passer de la parole aux actes…c’est-à-dire à des sanctions. Israël va alors multiplier les pressions et les démarches pour retarder l’application de cette mesure ou en restreindre le plus possible la portée. Ce qui va partiellement réussir grâce au soutien du lobby pro-israélien très présent auprès des institutions européennes.

Finalement avec l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Israël qui accélère la colonisation, l’UE décide de rendre obligatoire l’étiquetage des produits issus des territoires illégalement occupés par Israël. Cette décision porte un coup sensible à l’économie des colonies en privant leurs produits des tarifs douaniers préférentiels consentis par l’UE à Israël par l’accord d’association. Elle a aussi une valeur symbolique et politique significative car elle laisse prévoir d’autres mesures plus contraignantes qui toucheront de fait l’ensemble des relations commerciales d’Israël surtout si le pouvoir israélien ne modifie pas son comportement. Ce que les Israéliens ont parfaitement compris… Déjà en France le mouvement de solidarité demande que l’ensemble des marchandises ainsi identifiées comme provenant des colonies illégales soient interdites sur les marchés français et européen.

Tel doit être notre axe de travail pour la période. Le problème est de les faire appliquer…c’est–à-dire d’être efficace. Cela suppose la mobilisation d’un mouvement fort et représentatif de la société civile organisée et de la société politique, en clair une stratégie d’alliances fondée sur la défense et l’application du droit international.

« Etre enfermé à Gaza », Conférence-débat animée par Amir Hassan, poète palestinien originaire de Gaza

Amir Hassan, Palestinien réfugié à Gaza, âgé de 25 ans, est en France depuis deux ans.

Amir Hassan vient du quartier d’Al Shateh (« la plage »), camp de réfugiés de 90.000 personnes au nord de Gaza-Ville.

Il indique que 75 % des habitants de Gaza sont des réfugiés. Ils bénéficient à ce titre de l’aide des Nations Unies, en particulier d’une assurance-maladie et d’un droit à la scolarité jusqu’à quinze ans. Les réfugiés, qui ne sont pas propriétaires des terres, sont cependant souvent plus pauvres que les « citoyens » (originaires de Gaza).

Les 25 % de citoyens bénéficient pour leur part de l’aide européenne, dont l’entrée est négociée par les Nations Unies.

Amir Hassan souligne la différence de vécu et la séparation entre citoyens de Gaza et réfugiés, entre lesquels le premier contact se fait souvent au lycée.

La surface de la bande de Gaza est de 300 km2, dont 40 km2 de zone tampon confisquée par Israël (à laquelle s’ajoute maintenant une zone tampon égyptienne, où les maisons ont été rasées), où vivent deux millions d’habitants.  La majorité d’entre eux n’est jamais sortie, ne connaît que Gaza. Pour eux, le monde se réduit à Gaza. L’enfermement est ancré dans la mentalité des gens de Gaza, qui ne peuvent imaginer le monde ni une vie sans guerre, dont le quotidien est chargé de violence et de malheur.

La mer est fermée par les navires militaires israéliens. Le ciel est fermé. Gaza n’a pas d’aéroport mais est surveillé en permanence par des drones israéliens.

La période de 1994 à 1998 apparaît rétrospectivement comme « la belle époque », avec l’arrivée de l’Autorité palestinienne, la construction d’infrastructures, de routes, d’hôpitaux, d’école et d’hôtels, le rêve d’un Etat palestinien, mais pour aboutir à l’échec des accords d’Oslo.

Amir Hassan mentionne deux Palestines différentes, qui ne souffrent pas de la même manière : les habitants de Gaza n’ont pas de contacts directs avec les soldats israéliens. On peut sortir de Cisjordanie mais très difficilement de Gaza, qui est une véritable prison

Le passage de Rafah est souvent fermé. Il était en principe ouvert neuf fois deux jours dans l’année. Il existait théoriquement quatre passages commerciaux mais un seul fonctionne. Toutes les marchandises viennent d’Israël et les produits sont chers.

Gaza subit le blocus depuis 2006, avec une liste noire de produits, de nombreux produits interdits.

A la suite du bombardement de la centrale, Gaza souffre des restrictions de l’approvisionnement en électricité, réduit à six heures par jour. Il y a eu des morts à cause des coupures d’électricité dans les hôpitaux. Il arrive que la centrale soit en état de fonctionner mais qu’il n’y ait plus de gas-oil. Des habitants achetaient des générateurs mais le carburant est interdit.

La situation en matière d’approvisionnement en eau est dramatique, en quantité et en qualité, avec une pénurie accrue par la rareté des pluies et la pollution des ressources.

En matière de santé, le blocus touche les médicaments et le matériel médical. Les délais de livraison peuvent être considérables : jusqu’à quatre ans pour un fauteuil roulant. Il y a heureusement des livraisons exceptionnelles par des délégations.

Le secteur éducatif a souffert de destructions d’écoles. Le blocus des matériaux de construction n’a pas permis leur reconstruction. La rentrée scolaire était incertaine mais les classes ont finalement repris, avec trois périodes.

Les maisons n’ont pas été reconstruites. L’argent annoncé pour la reconstruction n’a pas été versé

Aujourd’hui, l’enfermement s’est accentué. Depuis deux ans, personne n’est venu à Gaza. On ne peut plus ni entrer ni sortir. Le rêve de sortir par l’Egypte a disparu. Parvenir à sortir de Gaza soulèverait aussi le problème du retour : Si on sort, comment revenir ?

90 % des habitants de Gaza vivent en dessous du seuil de pauvreté et ne survivent que grâce à l’aide des Nations Unies et de l’Europe mais le pire est l’absence d’espoir, avec une situation politique bloquée.

Amir Hassan conclut en indiquant que Gaza a plus que jamais besoin de solidarité mais que ce n’est pas une question d’argent.

Christiane Hessel ouvre le débat en exprimant sa grande estime pour Amir Hassan. Elle appelle à se mobiliser de nouveau pour Gaza, lieu oublié, où la situation est absolument dramatique.

Catherine Pillet-Bon, du Collectif Malakoff-Palestine, mentionne l’organisation d’une collecte sur plusieurs mois en faveur de l’association « La voix de l’enfant », qui fédère plusieurs associations, dont Nawa pour les arts et la culture, basée à Gaza (1). Elle mentionne également les échanges humains et culturels au titre des ateliers d’« Ecriture en liberté ». Les candidats de Gaza n’ont malheureusement pas pu venir à Paris. Le tome 4 des « Echos de Palestine » est vendu au profit de l’association « Ecriture en liberté ».

Christiane Hessel souligne les qualités de la responsable de Nawa.

Monique Cerisier – Ben Guiga indique que le problème est qu’on ne peut plus rentrer du tout à Gaza, même au titre d’une délégation officielle.

Le blocus s’est renforcé avec la destruction de la partie égyptienne de Rafah et de l’autoroute entre Le Caire et Gaza.

Il existe un risque que Gaza soit oubliée à cause de l’absence de contacts. Gaza est absente des manifestations culturelles. Depuis deux ans, le nouveau Consul de France n’y est venu qu’une fois. L’accès a même été interdit au Ministre suédois des affaires étrangères.

Une participante considère que la France participe au blocus. Une délégation ayant déposé une demande d’entrée par Rafah s’est vue renvoyée vers le Ministère des affaires étrangères, qui a refusé (alors que des Espagnols auraient pu entrer). La politique de la France serait d’interdire aux Français d’entrer à Gaza. Une demande faite au Consulat pour entrer par Erez aurait également été rejetée. Christiane Hessel estime cependant qu’il ne faut pas critiquer le Consulat qui fait le maximum. Elle estime que c’est le Quai d’Orsay qui donne des instructions.

Une adhérente demande si la fermeture est due au Hamas ou si le Hamas n’est qu’un prétexte.

Amir Hassan indique qu’il n’y a pas eu de bombardements de Gaza jusqu’en 2000. De gros bombardements ont commencé alors et ils ont duré jusqu’en 2014. Ils ont commencé avant l’implantation du Hamas.

Il rappelle que les rapports ont toujours été difficiles entre l’Egypte et les Palestiniens. L’Egypte a toujours eu peur d’une implantation palestinienne dans le Sinaï et refuse de prendre en charge la bande de Gaza.

Il estime que la situation de Gaza ne résulte pas d’un manque d’argent : la Palestine n’est pas un pays pauvre. Ce qui manque est le courage politique, vis-à-vis de l’Egypte comme d’Israël.

L’armée égyptienne est subventionnée. Les pays arabes, faibles, divisés, se détestent les uns les autres. La division entre Palestiniens est encouragée. Certains pays financent le Fatah et d’autres le Hamas. Amir Hassan n’attend rien des pays arabes.

Une adhérente se dit surprise par la faiblesse des contacts entre réfugiés et citoyens. Amir Hassan indique à ce sujet que les camps de réfugiés sont physiquement séparés. Il mentionne la différence de statuts entre « propriétaires » et « locataires ». Il souligne que les réfugiés sont attachés au maintien de leurs traditions, de particularismes de leurs localités d’origine. Il signale l’organisation de comités selon l’origine des réfugiés.

Amir Hassan souligne qu’il n’y a plus de classe moyenne à Gaza. Ce sont des gens, pas des héros, qui subissent des bombardements quotidiens depuis quinze ans mais qui s’habituent, une population marquée par la violence mais qui n’est pas dépressive.

Christiane Hessel souligne une spécificité dramatique de Gaza, le seul endroit au monde d’où les habitants ne peuvent pas fuir.

Bernard Ravenel exprime la crainte que la rupture des liens avec la Cisjordanie n’ait des conséquences dramatiques pour l’unité nationale palestinienne. C’est aussi le projet du gouvernement israélien, qui négocie directement avec le Hamas. A plus long terme, le projet israélien est d’annexer la Cisjordanie et de transférer les Palestiniens en Jordanie. Le statut particulier de Gaza s’intègre dans cette vision.

Amir Hassan confirme l’existence de négociations secrètes pour l’ouverture d’un accès à Gaza par l’intermédiaire de Chypre. Il indique que les gens de Gaza veulent vivre. Ils se sentent peu concernés par le statut de Jérusalem ou par le débat entre un Etat ou deux Etats. La priorité absolue pour eux est l’ouverture de Gaza.

Il indique que sa première rencontre avec un Cisjordanien a eu lieu à Paris.

Une participante rappelle l’émiettement de la Cisjordanie, pratiquement coupée en  deux, partagée entre zones A, B et C. Elle souligne qu’on ne vit pas à Ramallah comme dans la vallée du Jourdain. Avec les diasporas et les Palestiniens d’Israël, elle estime qu’existent cinq, six ou sept statuts et pas seulement une séparation entre Gaza et la Cisjordanie.

(1) Partenaire technique du projet de ludothèque de Khan Younis.

Lettre de Monique Cerisier Ben Guiga à Anne Hidalgo

Une lettre de Monique Cerisier Ben Guiga, sénatrice honoraire, écrite à Anne Hidalgo  suite à la volonté du Conseil de Paris de présenter un vœu visant à condamner le boycott d’Israël.

 

En ma qualité de citoyenne française, résidente de Paris, sénatrice honoraire et membre du parti socialiste pendant trente ans, je vous appelle à renonce au vœu anti-boycott d’Israël que le groupe socialiste a déposé en vue du prochain conseil de la ville de Paris.

Le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) a été lancé en 2005 par les résistants palestiniens en réaction à l’occupation militaire et à la colonisation israélienne, en réaction à l’échec du processus d’Oslo. Ce mouvement non-violent est un classique de la défense des opprimés contre les oppresseurs dans le cadre d’un rapport de force politique, économique et militaire qui est massivement défavorable aux opprimés. Il a été relayé dans le monde entier par des militants anticolonialistes. En France, le mouvement BDS a limité ses actions aux produits des colonies israéliennes en Palestine occupée, présentés faussement comme provenant d’Israël, pour bien signifier que l’adversaire était la politique d’occupation et de colonisation menée par les gouvernements israéliens et non l’Etat d’Israël en tant que tel.

Bizarrement, 11 ans après son lancement, ce mouvement devient la cible d’une partie des élus au conseil de Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet entraînant les élus LR et la majorité socialiste elle-même, auteur d’un vœu qui sera mis aux voix le 16 février 2016. Après Madame Alliot-Marie et sa circulaire, qui fait d’une action politique mondiale contre une occupation militaire condamnée par l’ONU un délit de discrimination raciale au prix d’un sophisme dont la malhonnêteté intellectuelle scandalise, voilà des élus LR et des socialistes qui proclament leur attachement au Droit International et aux valeurs républicaines et se mettent simultanément au service d’un Etat qui les bafoue tous les jours.

C’est bien de cela qu’il s’agit en effet. 11 ans de silence et, tout à coup, parce que le gouvernement de Monsieur Netanyahou, lance une campagne mondiale pour contrer un mouvement qui n’a aucune incidence sur l’économie israélienne mais qui dénonce, en actes et pas seulement en paroles, l’occupation militaire et la colonisation imposées au peuple palestinien depuis bientôt 50 ans, avec son cortège d’exactions, d’emprisonnements arbitraires, de spoliations, de destructions, de mesures destinées à étrangler l’économie palestinienne et à « brûler l’âme » de ce peuple, après 11 ans de silence, des élus de notre capitale se mobilisent soudain pour soutenir l’oppresseur .

En réalité, pour ces élus de la ville de Paris, il importe d’être présents à l’appel du gouvernement de d’Israël pour le 28 mars 2016, lors de la tenue du congrès international anti-boycott qui se tiendra à Jérusalem, cette même ville dont les habitants arabes sont soumis à l’arbitraire de l’occupant israélien.

Ainsi, demain, 230 000 habitants de Jérusalem seront privés de leur carte de résidents et interdits d’accès à leur propre ville car ils en sont maintenant séparés par l’abominable mur qui sépare la ville de ses quartiers arabes. Les enfants, dès 12 ans, par centaines, continueront à être arrêtés en pleine nuit et emprisonnés sans jugement, les maisons détruites, les oliviers brûlés.

C’est cela que vous défendez aux côtés du gouvernement le plus ouvertement violent et raciste de l’histoire d’Israël ne l’oubliez pas.

Epargnez cette honte aux habitants de Paris. Retirez ce vœu scélérat.

 

Voir aussi l’appel des maires de Bethléem, Jéricho et Ramallah