Le massacre de Dawayima – 29 octobre 1948

Nous traduisons ici un article de Kifah Abdul Halim, rédactrice en chef du site « Al Lassaa » (morsure/Piqûre en arabe). 

Kifah Abdul Halim, journaliste palestinienne d’Israël, interviendra le 18 novembre aux côtés d’Eléonore Merza Bronstein et d’Eitan Bronstein Aparicio, militants anticolonialistes israéliens, et de Mazin Qumsiyeh, universitaire palestinien, lors de la conférence-débat que nous organisons à la salle des fêtes de la mairie du 14ème avec les équipe de Paris 14ème du CCFD-Terre Solidaire et la Section de Paris 14-6 de la Ligue des droits de l’Homme, sur le thème « Israël-Palestine : l’impact de la colonisation sur les deux sociétés ».


Malgré l’opacité autour du massacre de Dawayima  et l’interdiction d’accès à l’ensemble des documents d’archives associés, des preuves montrent que, durant ce que les Israéliens appellent « la guerre d’indépendance », ce fut dans l’absolu l’un des massacres le plus horrible.

Dans ce qui suit, nous publions un rapport spécial à l’occasion de l’anniversaire du massacre du 29 octobre 1948.

Kifah Abdul Halim, le 29 Octobre 2016

 

Pour cela

Il a pénétré le village occupé sur le dos d’une jeep,
Un jeune audacieux et armé… comme un lionceau
Dans la rue dévastée,
Face à lui un vieux et une femme collés contre le mur.

Le jeune a souri, découvrant ses dents de lait.
« Testons la mitraillette » … et il a testé.
Avec ses mains, le vieux a caché son visage…
et puis il a couvert le mur de son sang.

Mes chers, c’est l’image des batailles de la liberté,
Il y en a bien plus atroces. Ce n’est pas un secret.
Notre guerre appelle à l’expression et aux chansons …
Eh bien, qu’elle soit chantée pour cela aussi !

Qu’elle soit chantée alors, pour ces « doux accidents »
Qui s’appellent, par hasard, meurtres.
Qu’on chante les conversations de ceux qui entendent et savent,
Qu’on chante les sourires du renoncement et du pardon

Puis qu’on ne dise pas : « Ce sont juste des détails dans le chapitre de la gloire. »
Un groupe est identique à une personne (Pareil au même)
Si le groupe écoute la personne narratrice
Et ne l’enferme pas dans un cachot !

Parce que ceux qui portent l’habit de la guerre, et nous sommes avec eux,
En effet,
Ou par l’éducation du consentement,
Sont poussés, par le bégaiement de la « Nécessité » et de la « vengeance »,
Du côté des criminels de la guerre.
La guerre est cruelle, le prédicateur naïf sera renvoyé
De devant d’elle par un gnon.
Mais pour cela,
La question de la justice et la question de la miséricorde
Si elles y étaient, elles sont comme elle cruelles.

Et le groupe chanteur du charme de sa gloire,
Ceux qui versent du miel sur son péché
Ô, si seulement (espérant) elle les punit avec une main d’acier
Dans les tribunaux militaires !

La tranquillité qui chouchoute « Vraiment… » s’isolera.
Craint de voir son visage dans le miroir !
Le soldat hébreu se dresse ! S’abrite.
De la léthargie (hébétement) du public hébreu

Et la guerre du peuple, qui a résisté sans peur
Devant les sept armées des rois d’Orient,
Ne craindra pas l’argument « ne propagez pas nos scandales publiquement. »
Elle n’est pas lâche à ce point !

Le 19 novembre 1948, Nathan Alterman publie pour la première fois le poème « Pour cela » dans les colonnes de l’hebdomadaire « Davar ». Au milieu de la guerre de « l’indépendance », telle qu’elle est nommée par les Israéliens, ce poème a eu un énorme écho. Surtout quand à travers celui-ci, Nathan Alterman, qui est devenu entre-temps l’un des plus importants poètes nationalistes (probablement le deuxième après Bialik), a critiqué les crimes de la guerre commis par les soldats israéliens. Il a même demandé qu’ils soient traduits en justice, à un moment où les critiques étaient quasi absentes voir étouffées. À l’époque, Alterman a reçu des éloges sur son audace tandis que certains ont qualifié son poème de « cri de la conscience ». Bien que cela semblait pour certains une sorte d’« exposition publique de son linge sale », le poème « Pour cela » est devenu avec les années un des textes fondateurs de la conscience Israélienne, à un point que jusqu’à aujourd’hui il est enseigné dans les écoles juives d’Israël pour mettre en avant l’éthique (israélienne) de la guerre et plus particulièrement ce qu’ils appellent « La pureté des armes ». Un terme qu’Israël aime utiliser pour revendiquer l’immunité morale de son armée.

Ultérieurement, d’autres théories (analyses) suggéraient que le poème a été publié pour des raisons politiques. Ben Gourion, le ministre de la défense de l’époque, aurait demandé à Alterman, avec qui il était en étroite relation, de l’écrire. Ceci dans le cadre d’un effort pour absorber et contenir les critiques soulevées que suscite ce carnage dans le cœur de quelques-uns, mais aussi pour camoufler les responsabilités des officiels et des responsables politiques. Ce qui confirme cette thèse, c’est le fait qu’Alterman avait ajouté un paragraphe (un quatrain), au début du poème à la suite des ordres qu’aurait émis Ben Gourion pour imprimer milles copies du poème et les distribuer parmi les soldats et ceci après être préalablement intervenu quand la censure militaire a interdit la publication du poème. Voici ce que disent ces vers :

Au milieu des jours de combat, nous nous réveillons sur ces choses.
Le ministre de la Défense, a ajouté à ce qui est dit ici en vertu de ses prérogatives.
Son travail celui-ci, n’est pas courant dans les questions de guerre, digne d’un poème,
Que ça soit en termes d’objectifs, ou en termes d’exemplarité et de force intime (intérieure).

L’écrivain Israélien Yitzhak Loar estime pour sa part : « Nous ne pouvons pas exclure la possibilité que le poème ait été écrit sur demande. Le pouvoir, n’importe quel pouvoir, divise toujours les crimes en deux catégories, ceux qui sont commis en son nom et dans ce cas il est préférable de ne pas en parler, et ceux qui ne sont pas commis en son nom et dans ce cas il est possible de traduire ses auteurs en justice ou du moins le réclamer. »

Comme Alterman ne désigne pas explicitement le village visé (concerné), la question importante demeure : Où exactement ces crimes ont-ils été commis ?

La croyance dominante est que Alterman désigne les événements qui se sont produits pendant l’opération d’occupation de Lod connue pour sa cruauté, et qui s’est produite environ quatre mois avant la publication du poème. Cependant Menachem Finkelstein qui occupait le poste d’Avocat Général de l’armée estime que le poème désigne d’autres événements produits à la fin du mois de novembre en 1948, un peu avant la publication du poème, dans le village Dawayima (village vidé de ses habitants dans le district d’Hébron).

Certains chercheurs Israéliens confirment cette hypothèse surtout qu’Alterman lui-même a servi dans le Bataillon 89, qui était responsable de ces événements, et dont les soldats juifs ont commis des atrocités envers les habitants du village et envers ceux qui s’y sont réfugiés et où il n’a été épargné aucun enfant, ni femme, ni vieux.

L’historien israélien B. Morris, devenu célèbre grâce à son livre La naissance du problème des réfugiés palestiniens, signale (précise) à cet égard que le plus atroces des « opérations » ont été commises dans Saliha, Deir Yassin, Lydda, Dawayima et Abu Shusha, mais il ajoute par la suite que les massacres les plus atroces dans l’absolu ont été perpétrés à Lod et à Dawayima lors de la « guerre de l’indépendance ».

De son côté l’activiste de l’association « palestiniennes » (pour dire : affaires palestiniennes) et spécialiste des villages palestiniens abandonnés Jihad Abu Raya souligne : « Les gens ont entendu parler du massacre de Lod, mais beaucoup ne savent rien en ce qui concerne le massacre de Dawayima où les crânes des enfants ont été broyés avec des bâtons et où l’on a assisté à la démolition de maisons, à la mise à mort des personnes âgées et à la poursuite des habitants qui se sont réfugiés dans les grottes où l’on a exterminé des familles entières. La plupart des personnes tuées étaient venues de l’extérieur du village, selon les informations dont nous disposons. Ils s’y sont réfugiés fuyant d’autres endroits. C’est pour cette raison nous avons dû faire face à beaucoup de difficultés dans la collecte des récits et des données sur ce qui est arrivé par comparaison à d’autres massacres comme à Deir Yassin et à d’autres endroits. »

Il n’est pas étonnant si Israël impose le secret jusqu’à aujourd’hui pour tous les documents relatifs à l’occupation de Dawayima. Cependant, nous trouvons des preuves claires du massacre dans une lettre qui a était envoyée par le soldat Ch. Kablan, dix jours après le massacre, à son ami Eliezer Berri, qui travaillait comme rédacteur dans le journal Al Hamchmar décrivant les horreurs de ce qui a eu lieu là-bas.

Abu Ria souligne : « Il faut noter que ce message a disparu de l’archive, comme beaucoup d’autres documents, dans une tentative de cacher les horreurs du crime commis à Dawayima. Mais certains historiens israéliens ont réussi à obtenir une copie de la lettre avant qu’elle ne disparaisse. Ce qui a permis à Benny Morris, de l’utiliser dans son livre Correction d’une erreur, ainsi que Tom Segev dans son livre 1949

Nous diffusons dans ce qui suit le contenu de la lettre tel qu’il a été publié le 02 juillet 2016 dans le journal Haaretz qui l’a obtenu de l’historien Benny Morris lui-même

Cher Eliezer,

J’ai lu aujourd’hui l’éditorial de Al Hamchmar traitant des questions concernant notre armée qui contrôle tout sauf son instinct primaire.

Voici le témoignage d’une histoire qui m’a été racontée par un soldat qui est arrivé à Dawayima une journée après son occupation. Ce soldat est des nôtres, cultivé, fidèle et digne de confiance à cent pour cent. Il m’a ouvert son cœur par besoin psychologique. Il est au bord de l’effondrement et envahi par la dépression à cause des horreurs qu’il a rencontrées et le niveau de barbarie que nos hommes, fils de l’éducation et de la culture, sont capables d’atteindre. Il m’a ouvert son cœur, parce qu’il n’y a pas beaucoup de cœurs disposés à l’écouter.

Il n’y avait pas de batailles, ni de résistance (pas d’Egyptiens non plus). Les premiers occupants ont tué entre 80 et 100 arabes parmi les femmes et les enfants. Ils ont tué des enfants, en brisant et en broyant leurs crânes avec des bâtons. Il n’y avait pas une seule maison sans morts. La deuxième vague était un contingent de l’armée dont faisait partie le soldat qui témoigne.

Il restait dans le village des femmes et des hommes arabes. Ils les ont enfermés dans des maisons sans leur donner à boire ou à manger. Puis vinrent les hommes chargés d’explosifs pour faire sauter les maisons. Un des commandants a ordonné à l’un d’entre eux d’enfermer deux vieilles femmes arabes dans la maison qui était sur le point de sauter. L’artificier a refusé en disant : « je n’exécute que les ordres de mon propre commandant ». Dès lors, son commandant intervient et lui ordonne de faire entrer les deux vieilles. Puis le crime a pu être accompli.

Un autre soldat se vantait d’avoir violé une femme arabe, avant de l’abattre. C’était une femme avec un bébé de deux jours dans ses bras. Ils lui faisaient nettoyer la place où les soldats mangeaient. Elle les a servis pendant deux jours pour qu’à la fin ils lui tirent dessus ainsi que sur son bébé.

Le soldat disait que leurs commandants, hommes moraux, cultivés et considérés comme la crème de la société, se sont transformé en d’abjects et minables tueurs. Cela ne s’est pas produit à un moment d’emportement et d’hystérie qu’on peut atteindre par peur lors d’une bataille chaotique, c’était tout simplement un processus systématique et prémédité dans l’objectif d’expulser et exterminer.

Moins il y a d’arabes, mieux c’est. C’est le motif politique pour expulser et commettre les atrocités que ne conteste ou condamne personne, que cela soit au niveau exécutif ou au niveau du commandement militaire. Moi-même j’étais au front, il y a deux semaines et j’ai entendu les soldats et leurs officiers se vanter de comment ils ont pourchassé et abattu des arabes sans raison. De toute façon on considère que c’est une mission importante et qu’il y a une course à gagner.

Nous sommes dans une situation délicate. Si nous portons nos cris aux médias, nous aurons aidé la ligue arabe à laquelle nos représentants répondent avec des arguments peu convaincants. Si nous ne faisons rien, c’est une complicité avec l’ignoble. Le soldat m’a dit que Deir Yassin n’était pas la pire. Est-ce normal qu’on s’indigne pour Deir Yassin et qu’on ne le fasse pas pour ce qui est de loin plus laid.

Nous devons faire un scandale sur les chaînes internes, demander une enquête interne et punir les coupables. Avant tout il faut créer dans l’armée une unité spéciale pour la retenue. Moi-même j’accuse en premier lieu le gouvernement qui ne se sent pas concerné par l’interdiction de ces phénomènes et qui peut-être au contraire les encourage indirectement. Ne rien faire c’est une sorte d’encouragement. Un commandant m’a dit qu’il y a un ordre non écrit de ne pas garder de prisonniers. La signification de « prisonniers » a été donnée à chaque soldat et commandant.

Un prisonnier peut être un arabe, une arabe ou un enfant arabe. Je t’écris pour que dans les rédactions et dans le parti se sache la vérité et pour qu’ils entreprennent des actions significatives. Au moins, qu’ils ne se fassent pas entraîner derrière une diplomatie fallacieuse qui couvre le sang et le meurtre. Et si c’est possible il ne faut pas se taire au niveau du journal.

                                                                                                                              Kablan

Le massacre de Dawayima s’est déroulé le 29 octobre 1948, le nombre de victimes estimé est de plusieurs centaines. Une rapide enquête de pure forme a été commandée sur le massacre. La Commission Internationale s’est faite berner, a été mal orientée et induite en erreur. En 1955 la colonie « Omtsia » a été construite sur les ruines de Dawayima. « Omtsia » doit son nom à l’un des rois de Juda, mieux connu pour sa cruauté dans la guerre et sa barbarie.

Lire la version originale

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Israël-Palestine : l’impact de la colonisation sur les deux sociétés

Vendredi 18 novembre de 19h à 23h

Réunion publique organisée avec le CCFD – Terre solidaire

et la Section de Paris 14-6 de la Ligue des droits de l’Homme

avec Éléonore Merza Bronstein et Eitan Bronstein Aparicio, militants anticolonialistes israéliens,

Kifah  Abdul Halim, journaliste palestinienne d’Israël,

Mazin Qumsiyeh, universitaire palestinien

 

Art Attack - Banksy - Palestine mur près de Qalandiya Crédit : Wikimedia Commons

Art Attack – Banksy – Palestine mur près de Qalandiya
Crédit : Wikimedia Commons

 

Éléonore Merza Bronstein, anthropologue du politique et spécialiste  de la société israélienne est une militante anticolonialiste,  cofondatrice de De-Colonizer, centre de recherches et de création artistique pour le changement social, visant à décoloniser l’identité israélienne.

Eitan Bronstein Aparicio est un militant politique israélien, qui a créé en 2001 l’organisation Zochrot, qui remet en cause le discours dominant  sur la Nakba et les réfugiés palestiniens  dans la société israélienne. Il est cofondateur de De-Colonizer.

Kifah Abdul Halim est une Palestinienne d’Israël, journaliste, traductrice et éditrice du site électronique « Al Lassaa » (« La Piqure »).

Mazin Qumsiyeh est professeur à l’université de Bethléem, Directeur du Muséum palestinien d’histoire naturelle et de l’Institut palestinien de biodiversité, militant de la résistance populaire et des droits de l’Homme, auteur d' »Une histoire populaire de la résistance palestinienne ».

 

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