Le lien Hezbollah – Palestine : un attachement méfiant – Conférence débat avec Didier Leroy

BEI014_whL’exposé de Didier Leroy, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles, a été accompagné de la projection de diverses diapositives.

Deux livres de Didier Leroy ont été mis à la disposition des participants : « Hezbollah, la résilience islamique au Liban » et « Le Hezbollah libanais, de la révolution iranienne à la guerre syrienne » (L’Harmattan).

Didier Leroy rappelle qu’il connaît mieux le Liban que la Palestine. Il a effectué un premier voyage en Israël et en Palestine en novembre 2015.

La première diapositive de la présentation de Didier Leroy montre une manifestation à Beyrouth pour Al-Yaum Al-Quds (« Le Jour de Jérusalem ») figurant simultanément les drapeaux libanais, palestinien et du Hezbollah. Certaines photos de Hassan Nasrallah montre une imagerie palestinienne et non iranienne.

« Le phénomène Hezbollah »

Didier Leroy indique qu’on assiste au choc de deux discours : celui du terrorisme du Hezbollah, en Israël et aux Etats-Unis, également répandu en Europe, et celui de la résistance, construit par le Hezbollah, repris par ses alliés régionaux, en Syrie et en Iran, et par « la rue arabe », sachant toutefois que le Hezbollah y est bien moins populaire aujourd’hui qu’à l’été 2006. Dans une approche scientifique, il faut dépasser ces deux discours.

Didier Leroy projette une photo d’une manifestation massive, « le rallye de la victoire », qui a rassemblé dans la banlieue méridionale de Beyrouth un million de partisans (sur une population totale du Liban de 4 millions d’habitants), ce qui montre que le Hezbollah est bien plus qu’un mouvement religieux ou sectaire.

Le Hezbollah constitue une forme d’Islam politique, plus précisément de l’islamisme chiite, issu de la Révolution islamique iranienne, caractérisé par la fusion des pouvoirs politique et religieux.

L’idéologie du Hezbollah s’est élaborée en trois phases

  • de 1978 à 1985, un « proto-Hezbollah », surtout religieux ;
  • de 1985 à 1992, l’affirmation d’une idéologie plus politique, à la suite de la « lettre ouverte aux opprimés » de février 1985, qui marque la création du Hezbollah, dans le contexte de la guerre civile ;
  • de 1992 à 2013, la présentation d’un programme politique du Hezbollah et participation aux activités parlementaires (L’année 1992 est marquée par les premières élections après les accords de Taef de 1989).

2013 est l’année du premier engagement militaire au delà des frontières du Liban, en Syrie : pour le Hezbollah, la survie du régime de Bachar al-Assad est une question de vie ou de mort.

Didier Leroy présente « l’arborisation structurelle » du Hezbollah, son infiltration à tous les niveaux de la société :

  • « poids lourd » militaire, dont la puissance est supérieure à celle des Forces armées libanaises ;
  • parti politique le plus influent au Liban ;
  • premier fournisseur d’aides sociales ;
  • champion de la communication, grâce à divers médias, dont le plus connu est la chaîne de télévision Al-Manar ;
  • autarcie financière (du moins en période de paix, car l’aide iranienne reste primordiale en situation de conflit).

En termes de communication, Didier Leroy évoque le Musée de la Résistance de Mlita, installé dans l’ancienne prison israélienne de Khiam et le « Jihad Tour » (aménagement touristique de l’ancienne base militaire de Mlita, au Sud-Liban).

Le Hezbollah et Israël

Le Hezbollah s’est créé en réaction à l’occupation du Sud-Liban par Israël. Cette région, surnommée à l’origine le « Fatahland », avait souffert non seulement des incursions israéliennes mais aussi d’exactions palestiniennes.

Le Hezbollah succède au mouvement (ou milice) Amal, acronyme arabe de « Détachements de la résistance libanaise », créé en 1974 par Moussa Al-Sadr.

Le Hezbollah, contrairement à Amal, s’est caractérisé par son refus de toute compromission envers Israël, occupant du Sud-Liban. Cette opposition a donné lieu à des affrontements pendant plusieurs années dans la plaine de la Bekaa, dans le sud de Beyrouth et au Sud-Liban (mais Amal est aujourd’hui allié du Hezbollah). Le Hezbollah maintient un discours résolument antisioniste.

Après la stabilisation de la situation, le Hezbollah concentre ses moyens militaires contre Israël et non plus contre des ennemis intérieurs. En 1982, la création de la composante militaire du Hezbollah a bénéficié de l’appui de 2.000 pasdarans iraniens. L’effort de guerre se porte sur le front sud et connaît des développements spectaculaires pendant la période 1990-2008. Le point culminant en a été la guerre de l’été 2006. La popularité du Hezbollah à cette époque fait de Hassan Nasrallah le nouveau Zaïm du monde arabe. En 2015, le Hezbollah disposerait de 20.000 combattants « de carrière » et de 50.000 roquettes.

hezbollahrallya

La relation Hezbollah-Palestine

Didier Leroy rappelle que des militants du Hezbollah sont passés par des camps de l’OLP entre 1978 et 1982 et que le Hezbollah a combattu aux côtés du Fatah lors des affrontements avec Amal.

Le Hezbollah partage avec les Palestiniens le thème de la lutte contre l’occupation et affirmé son soutien à la cause palestinienne lors des deux Intifadas.

Pendant la période de la première Intifada, de 1987 à 1993, après l’accord de Taef de fin 1989, le Hezbollah a bénéficié d’un statut privilégié et a pu conserver son arsenal. Il a conservé une position de force pour gérer une cohabitation parfois difficile avec les douze camps palestiniens au Liban. Il a établi un monopole de la résistance au sud, argument pour conserver son arsenal, mais qui supposait de neutraliser les Palestiniens dans cette zone.

Didier Leroy rappelle l’interdiction d’accès de l’armée libanaise aux camps palestiniens, à l’exception des combats autour et dans le camp de Nahr El-Bared en 2007, à la suite de braquages et d’attaques de l’armée libanaise par le groupe takfiriste Fatah – Al Islam.

Pendant la période de la deuxième Intifada de 2000 à 2005, le retrait israélien du Sud-Liban, en mai 2000, a été considéré comme une victoire par le Hezbollah, qui se présente comme modèle de résistance. Le rôle de la chaîne de télévision Al-Manar s’affirme alors dans la « martyrologie ».

Si la Hezbollah affirme avoir des relations cordiales avec toutes les factions palestiniennes, il entretient cependant des liens privilégiés avec « la résistance », en particulier le Hamas et le FPLP-CG, et donc théoriquement moins avec le Fatah. La solidarité militaire avec la Palestine est illustrée par la similitude entre les conditions des assassinats de Cheikh Yassine et de Abbas Al-Mussawi, l’arrestation de membres du Hezbollah en Egypte en 2009 et la construction de tunnels offensifs à Gaza, selon une tactique analogue à celle du Hezbollah au Sud-Liban.

Le lien entre le Hezbollah et la Palestine est réel mais doit être nuancé : alignement idéologique,  soutien à l’extérieur mais des difficultés à l’intérieur du Liban, où le Hezbollah essaye de contenir les Palestiniens.

Concernant le Hamas, Didier Leroy parle aujourd’hui d’un « maillon faible de l’axe de la résistance ». L’assassinat de Imad Mughniyeh à Damas en février 2008 a parfois été attribué à des fuites de renseignements par des Palestiniens du Hamas. Certains Palestiniens du Liban souffrent d’une réputation de corruptibilité. La proximité géographique face à Israël renforce la notion de résistance mais la « démographie confessionnelle », avec 400.000 réfugiés palestiniens sunnites et de nombreux réfugiés syriens également sunnites en majorité, complique la situation.

La relation entre le Hezbollah et la Palestine continuera de fluctuer en fonction des développements du contexte régional. On note de ce point de vue le pari raté du Hamas en Syrie. Le Hamas avait senti son heure venir et pris position contre le régime de Bachar Al-Assad.

Didier Leroy fait état d’interrogations sur la présence du Hezbollah à Gaza, par l’intermédiaire de l’organisation Al Sabirin (les persévérants), dont l’emblème est très proche de celui du Hezbollah.

 

Débat

Une adhérente pose la question de la situation des Palestiniens de Syrie.

Gérard Larose, qui était alors en Jordanie, évoque le lien apparent entre le déclenchement de la guerre de l’été 2006 et les attaques israéliennes menées à l’époque contre Gaza depuis plusieurs semaines. Didier Leroy indique que l’événement déclenchant de la guerre de 2006 a été l’opportunité d’une opération destinée à capturer des prisonniers israéliens en vue d’un échange ultérieur et estime qu’il s’agit d’une concomitance et non d’un élément de solidarité militaire. Un adhérent estime qu’il a pu s’agir d’un prétexte des Israéliens pour attaquer le Liban. Didier Leroy rappelle que l’opération était baptisée  « Promesse tenue » par le Hezbollah.

Une adhérente rappelle le grand nombre de prisonniers palestiniens.

Didier Leroy rappelle l’argumentaire du Hezbollah pour conserver les armes :

  • récupérer les terres encore occupées (encore trois zones contestées) ;
  • obtenir la libération des prisonniers (seulement trois ou quatre libanais…) ;
  • obtenir des garanties de la communauté internationale quant au respect de la souveraineté territoriale du Liban.

Il estime que 95 % des chiites libanais sont acquis à la résistance à Israël,  5 % étant favorables à la paix avec Israël ou contestant des aspects jugés mafieux du Hezbollah. Il indique que les sunnites sont hostiles à Israël mais également au Hezbollah ». Le « Courant du Futur », dominé par la famille Hariri et bénéficiant du soutien de l’Arabie saoudite, est particulièrement hostile au Hezbollah. La position officielle de l’armée libanaise est le « soutien à la résistance » mais il existe dans cette armée une fracture réelle correspondant à un partage des opinions par moitiés.

Bernard Ravenel, qui était au Liban en 2006, estime que le soutien du Mouvement national libanais à la cause palestinienne était surtout formel. Il indique qu’il n’y a plus de véritable stratégie nationale palestinienne ni de lien géopolitique. Il souligne que la résistance palestinienne n’est plus une résistance armée. Il évoque des « partis rentiers », dépendant d’aides extérieures (l’Europe et les Etats-Unis pour le Fatah, mais aussi le Hamas, avec des sources de financement variables) et des rapports aujourd’hui distants entre Palestine et Hezbollah.

Il demande si la question du Hezbollah a été discutée lors des négociations entre l’Iran et les Etats-Unis. Didier Leroy estime qu’« il faudrait être dans le secret des dieux » pour le savoir mais pense que le sujet a dû être soigneusement évité. Il souligne cependant que les Etats-Unis ont accentué les pressions sur les transactions bancaires et ne pardonneront jamais au Hezbollah ses attentats anti-américains pendant la guerre civile.

Didier Leroy évoque un débat au sein de l’Union européenne sur le blacklisting de la branche armée Hezbollah en 2013. Malgré une position d’hostilité au blacklisting, celui-ci a pourtant été décidé deux semaines après, le 22 juillet 2013. Il s’agit manifestement du résultat d’un troc, d’un lobbying américain.

Un participant demande quelle est l’attitude du Hezbollah envers les mouvements laïcs marxisants. Didier Leroy estime que le Hezbollah n’est pas aussi religieux qu’il le paraît, sachant que le contexte institutionnel fait que tout le monde est religieux au Liban. Il est plus résistant qu’islamiste et inclut d’anciens marxistes. Il indique avoir assisté à des soirées au whisky. Pour le Hezbollah, tout ce qui est résistant est licite. Il évoque les gadgets peu islamiques diffusés pour célébrer la victoire de 2006.

Un participant pose la question de l’action du Hezbollah en Syrie. Didier Leroy indique que le Hezbollah est maintenant engagé militairement depuis trois ans. D’abord confiant et surtout motivé par la protection de villages chiites ou de mausolées chiites. La situation a évolué en 2013 avec la bataille de Qousseir, qui a suscité une crainte de l’encerclement par un « croissant takfiriste ». Le Hezbollah dispose aujourd’hui de plusieurs milliers de combattants en Syrie, ce pays constituant aussi une zone de repli et de stockage d’armes. Il souligne que le dispositif anti-israélien est cependant maintenu. Didier Leroy indique que le Hezbollah est également présent également en Irak et au Yémen et assume ouvertement une stature régionale.

Une adhérente pose la question des relations avec l’Iran en Syrie. Didier Leroy indique qu’il n’y a pas de troupes iraniennes en Syrie mais des conseillers de haut niveau. Il y a eu en revanche des miliciens chiites irakiens mais qui sont repartis après la prise de Mossoul par l’Etat islamique.

Un adhérent pose la question de la fourniture d’armes par la Russie. Didier Leroy précise que la stratégie du régime syrien est de maintenir la liaison entre le littoral alaouite et Damas, sur une bande de territoire entourant le Liban, ce qui est également important pour le Hezbollah et pour la Russie, en raison de sa présence navale sur le littoral syrien, qu’elle fera tout pour maintenir.

Laurent de Wangen rappelle que la résistance à Daech est généralement perçue comme principalement kurde et estime que le Hezbollah est également l’une des principales forces qui s’opposent à Daech.

Il revient sur l’antagonisme entre le Hezbollah et le Hamas et pose la question de l’apparition de divisions à l’intérieur du Hamas.

Didier Leroy souligne un sérieux problème du blacklisting : tous les partenaires locaux de la lutte contre Daech sont considérés comme des terroristes.

Il indique que les « Forces du 8 mars » soutiennent évidemment l’appui du Hezbollah au régime syrien et que les « Forces du 14 mars » y sont officiellement opposées mais que sa base éprouve du soulagement à l’égard de l’intervention du Hezbollah, face à la réalité de la menace de Daech, ce qui aboutit à un consensus tacite.

Il indique que Khaled Mechaal reste persona non grata quelle que soit l’évolution ultérieure des relations entre le Hamas et le Hezbollah.

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Une réflexion sur “Le lien Hezbollah – Palestine : un attachement méfiant – Conférence débat avec Didier Leroy

  1. « Le Hezbollah constitue une forme d’Islam politique, plus précisément de l’islamisme chiite, issu de la Révolution islamique iranienne, caractérisé par la fusion des pouvoirs politique et religieux. »
    De l’autre côté, « Le sionisme a en permanence besoin de la pression religieuse pour réaliser son entreprise » (Shlomo Sand.) « Israël est un Etat laïque publiquement reconnu comme religieux » et abandonné à la tradition rabbinique (Leibowitz). « La religion est devenue un reflet de la race » (Liah Greenfeld; cités par S. Sand). Bien sûr qu’il ne s’agit pas d’une guerre de religions sur des points théologiques (Yahvé a-t-il créé Allah ou est-ce le contraire ?) mais il s’agit évidemment d’une guerre entre deux religions qui font chacune partie intégrante de deux politiques, l’une conquérante et colonisatrice, l’autre colonisée et résistante.
    Pour quels motifs se refuse-t-on à admettre qu’il s’agit à la fois d’une guerre colonisatrice (politique) doublée d’une guerre de religions ?
    « Au nom du Temple » (Ch. Enderlin 2015) décrit parfaitement la part religion du sionisme actuel, et les défenseurs de la mosquée Al Aqsa sont l’exacte réplique des religieux ennemis. C’est au nom du racisme et des deux religions que le conflit se maintient.
    André.

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