Tribune de Marwan Barghouti

Pfree-mbarue le 12 octobre 2015 dans The Guardian 

Par milliers, les Palestiniens, résistants ou simples civils, se retrouvent dans les prisons israéliennes, en toute illégalité au regard du droit international. Nelson Mandela et la campagne pour sa libération ont symbolisé la lutte contre l’apartheid sud- africain. De même, Marwan Barghouti (d’ailleurs surnommé « le Mandela palestinien ») et la campagne pour sa libération (ainsi que celle de tous les prisonniers politiques palestiniens), lancée depuis l’ancienne prison de Robben Island (où fut emprisonné Mandela) en octobre 2013 (et en avril 2014 en France) symbolise la lutte contre l’occupation et la colonisation israéliennes de la Palestine. En l’absence de vrai leader incontesté des Palestiniens, sa libération aurait une importance non seulement symbolique mais aussi stratégique fondamentale.

D’ailleurs le gouvernement israélien craint tellement une éventuelle réussite de la campagne pour la libération de Marwan Barghouti qu’il ne cesse de dénigrer le personnage en le présentant comme un dangereux terroriste.

Durant la seconde guerre mondiale, les occupants allemands présentaient aussi les résistants français comme de dangereux terroristes.

Ecoutons donc ce « dangereux terroriste palestinien » 

 

L’escalade n’a pas débuté avec la mort de deux colons israéliens. Elle a débuté il y a longtemps, et s’est poursuivie durant des années. Chaque jour, des palestiniens sont tués, blessés, arrêtés. Chaque jour, le colonialisme avance, le siège contre notre peuple à Gaza se poursuit, l’oppression et l’humiliation persistent. Alors que certains veulent que nous soyons accablés par les conséquences potentielles d’une nouvelle spirale de la violence, je continue à plaider, comme je l’ai fait en 2002[1], pour que l’on s’attaque aux causes de cette violence: le déni de liberté pour les Palestiniens.
Certains ont suggéré que la raison pour laquelle nous ne sommes pas parvenus à conclure un accord de paix est le manque de volonté de feu le Président Yasser Arafat ou du manque de capacité du Président Mahmoud Abbas, alors que tous les deux étaient prêts et capables de signer un tel accord. Le véritable problème est qu’Israël a choisi l’occupation aux dépens de la paix et a usé des négociations comme d’un écran de fumée pour faire avancer son projet colonial.
Tous les gouvernements au monde connaissent pertinemment cette vérité élémentaire et pourtant nombre d’entre eux prétendent que le retour aux recettes éculées nous permettra d’atteindre la liberté et la paix. C’est folie que de répéter sans arrêt la même chose et d’espérer un résultat différent. Il ne peut y avoir de négociations sans un engagement israélien clair de se retirer complètement du territoire qu’Israël a occupé en 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, la fin de l’ensemble des politiques coloniales, la reconnaissance des droits inaliénables du peuple palestinien, notamment le droit à l’auto-détermination et au retour, et la libération de tous les prisonniers palestiniens. Nous ne pouvons coexister avec l’occupation israélienne, et nous ne capitulerons pas devant elle.
On nous a demandé d’être patients, et nous l’avons été, donnant une chance après l’autre à la conclusion d’un accord de paix, y compris depuis 2005 et jusqu’à aujourd’hui. Il est peut être utile de rappeler au monde que notre dépossession, l’exil et le transfert forcés, et l’oppression que nous subissons durent depuis près de 70 ans et que nous sommes le seul point toujours à l’agenda des Nations Unies depuis sa création.
On nous a dit qu’en ayant recours aux moyens pacifiques et aux cadres diplomatiques et politiques, nous engrangerions le soutien de la communauté internationale pour mettre fin à l’occupation. Et pourtant, comme en 1999 à la fin de la période intérimaire, la communauté internationale n’a pas réussi à adopter une seule mesure significative, notamment mettre en place un cadre internationale assurant la mise en œuvre du droit international et des résolutions onusiennes, et à prendre des mesures pour mettre fin à l’impunité, y compris au moyen du boycott, des désinvestissements et des sanctions, en s’inspirant des outils qui ont permis de débarrasser le monde du régime d’apartheid.
Faute d’intervention internationale pour mettre fin à l’occupation, faute d’actions sérieuses des gouvernements pour mettre fin à l’impunité d’Israël, et en l’absence de toute perspective de protection internationale accordée au peuple palestinien sous occupation, alors même que la colonisation et ses manifestations diverses, y compris les attaques violentes des colons israéliens, s’intensifient, que nous demande-t-on de faire ? Laissez faire et attendre qu’une autre famille palestinienne se fasse brûler, qu’un autre jeune palestinien se fasse tuer, qu’une nouvelle colonie soit construite, qu’une autre maison palestinienne soit détruite, qu’un autre enfant palestinien soit arrêté, qu’une nouvelle attaque de colons ait lieu, qu’une autre agression contre notre peuple à Gaza soit lancée ? Le monde entier sait pertinemment que Jérusalem est la flamme qui peut inspirer la paix ou déclencher la guerre. Alors pourquoi demeure-t-il impassible alors que les attaques israéliennes contre le peuple palestinien dans la ville et les lieux saints musulmans et chrétiens, notamment Al-Haram Al-Sharif, continuent sans relâche ? Les actions et les crimes israéliens ne détruisent pas seulement la solution à deux Etats sur les frontières de 1967 et violent le droit international. Ils menacent de transformer un conflit politique qui peut être résolu en un conflit religieux éternel qui ne fera que déstabiliser plus avant une région qui fait déjà l’expérience de bouleversements sans précédents.
Aucun peuple sur terre n’accepterait de coexister avec l’oppression. Par nature, les êtres humains aspirent à la liberté, luttent pour la liberté, se sacrifient pour la liberté. Et la liberté du peuple palestinien n’a que trop tardé. Pendant la première Intifada, le gouvernement israélien a lancé sa politique « briser leurs os pour briser leur volonté », mais une génération après l’autre, le peuple palestinien a démontré que sa volonté ne peut être brisée et n’a pas besoin d’être mise à l’épreuve.
Cette nouvelle génération palestinienne n’a pas attendu les pourparlers de réconciliation pour incarner une unité nationale que les partis politiques ont échouée à réaliser, dépassant les divisions politiques et la fragmentation géographique. Elle n’a pas attendu d’instructions pour mettre en œuvre son droit, et même son devoir, de résister à cette occupation. Elle le fait sans armes, alors même qu’elle est confrontée à une des plus importantes puissances militaires au monde. Et pourtant, nous demeurons convaincus que la liberté et la dignité l’emporteront, et que nous triompherons. Et que le drapeau palestinien que nous avons levé avec fierté à l’ONU flottera au-dessus des murailles de la vieille ville de Jérusalem, pas pour un jour, mais pour toujours.
J’ai rejoint la lutte palestinienne pour l’indépendance il y a 40 ans, et ai été emprisonné pour la première fois à l’âge de 15 ans. Cela ne m’a pas empêché de plaider pour une paix fondée sur le droit international et les résolutions de l’ONU. Mais j’ai vu Israël détruire méthodiquement cette perspective année après année. J’ai passé 20 ans de ma vie dans les geôles israéliennes, y compris les 13 dernières années, et ces années n’ont fait que renforcer ma foi en cette vérité inaltérable : le dernier jour de l’occupation sera le premier jour de la paix. Ceux qui veulent réaliser cette dernière doivent agir, et agir maintenant, pour précipiter la première.
Marwan Barghouti, prison de Hadarim, cellule n°28 – 12 octobre 2015

 

Marwan Barghouti, leader palestinien emprisonné, député, président du groupe d’amitié avec la France au Conseil législatif palestinien, membre du Comité central du Fatah, souvent appelé « le Mandela palestinien ».

 

[1] Dans une tribune parue dans le Washington Post en Janvier 2002, après une tentative d’assassinat, et quelques mois avant son enlèvement.

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