Le judaïsme français aujourd’hui et Israël – Conférence-débat animée par Yaël Elbaz

 Yaël Elbaz précise que son exposé ne sera pas académique mais largement subjectif, basé sur son expérience personnelle.

Elle évoque d’abord la destruction des communautés traditionnelles au 20ème siècle, en particulier le Yiddishland, ce qu’illustre la disparition du Yiddish dont les locuteurs sont passés de 11 millions avant la seconde guerre mondiale à environ 500.000. Aujourd’hui, les langues juives des diasporas (ladino, judéo-arabes, etc.) ont quasiment toutes disparues. Pour une grande majorité de juifs aujourd’hui, le monde de leurs grands-parents a disparu et on a affaire à des individus déracinés, dont la construction identitaire est difficile.

Elle rappelle le mouvement des « Lumières juives », sous l’influence du « siècle des lumières », qui marque un souci de faire accéder le judaïsme à la modernité, à l’origine du judaïsme réformé.

Elle rappelle que la France a été le premier pays du monde à accorder le statut de citoyens aux juifs. Mais dans un contexte d’antisémitisme, de discrimination, cette émancipation s’est rapidement accompagnée d’une volonté de « contrôler » le judaïsme, ce qui a donné lieu sous l’Empire à la création du consistoire central, qui est devenue l’instance représentative du judaïsme français dans le cadre du concordat, situation qui s’est maintenue jusqu’à la fin du concordat en 1905. Or le judaïsme n’avait plus eu de « clergé » officiel depuis la fin du grand Sanhédrin sous l’Antiquité et s’était ainsi développé en divers courants et communautés dont aucun n’avait plus de légitimité qu’un autre. En France, malgré la fin du concordat, le consistoire central reste considéré comme le représentant légitime du judaïsme. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’en 2012, un texte du Grand Rabbin Gilles Bernheim a attiré l’attention sur les dangers du « mariage pour tous ». La légitimité de cette prise de position a été mise en cause par certains représentants du judaïsme réformé, en soulignant son ambiguïté : peut-on la considérer comme une position officielle ou faut-il la considérer comme une position personnelle ? Néanmoins, lors de l’audition des représentants des différentes religions par le rapporteur de la loi, seul Gilles Bernheim a été auditionné comme représentant du judaïsme français.

Selon Yaël Elbaz, cette légitimité du consistoire est probablement une des causes du faible développement du judaïsme réformé en France, contrairement aux autres communautés diasporiques. A contrario, la France s’illustre par un judaïsme très traditionnaliste, voire l’un des plus réactionnaires, ce qui se manifeste par exemple par la place des femmes, exclues de l’étude du Talmud et de la lecture de la Torah. Elle évoque le scandale occasionné par la diffusion d’une audience d’un jugement de Guet (acte de divorce) filmée et montrant un chantage au divorce avec une forte demande d’argent.

Elle estime que, pour des gens progressistes, intégrés dans la modernité, il est difficile de vivre son judaïsme, de construire son identité juive.

Elle évoque la construction fantasmée de ce que peut être « le Juif », décrite par Alain Finkelkraut dans Le Juif imaginaire, qui dans les années 60-70 s’est identifié à tous les persécutés, à tous les opprimés, d’où une présence très importante des juifs dans les mouvements des droits humains (droits civiques aux Etats-Unis, lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud, etc.). Mais cela est devenu plus difficile dans les années 80, avec la fin de l’idéal communiste.

Comment définir aujourd’hui une identité juive non religieuse ? Deux pôles apparaissent : Israël et la Shoah.

Yaël Elbaz rappelle que la France abrite la troisième communauté juive dans le monde et qu’elle est le troisième pays à avoir accueilli des survivants de la Shoah, dont la présence est forte dans la plupart des familles. Elle cite l’expérience personnelle de la mort en déportation de deux grands parents.

Elle souligne l’absence de structures psychiatriques, de traitement, pour les descendants des victimes qui reçoivent « Le traumatisme en héritage », selon le titre du livre d’Helen Epstein.

A la fin des années 60, après le procès Eichmann, et dans les années 70, s’est imposée progressivement une vision de la diaspora comme une succession ininterrompue de pogroms, dont Auschwitz ne serait qu’un exemple, et la conclusion qu’il n’y avait pas de place pour les juifs en diaspora et que les juifs ne pourraient compter que sur eux-mêmes. De par l’histoire de la Collaboration, cette idée a été particulièrement marquée en France.

Le génocide est perçu dans les familles comme honteux, avec l’image de juifs faibles, menés à l’abattoir comme des moutons, auxquels on n’a aucune envie de s’identifier, en contraste avec l’image de force du soldat israélien. Israël est alors vu comme une sorte de rédemption, comme incarnation de l’honneur retrouvé, sur laquelle se greffe une vision messianique.

Yaël Elbaz évoque « la marche des vivants », organisée tous les ans, qui visite des ghettos et des camps d’extermination et se termine en Israël. Elle relève la continuité des commémorations en Israël qui ont lieu au mois d’avril-mai : tout d’abord, le jour commémorant le génocide « Yom Hashoah » (Jour de la Shoah) ; puis sept jours plus tard, le jour commémorant les soldats morts dans les guerres d’Israël « Yom Azikaron » (Jour du souvenir) ; et enfin, le lendemain « Yom Aatsmaout » (Jour de l’indépendance) commémorant la création d’Israël. Cela symbolise les trois étapes de la rédemption : l’enfer avec la Shoah, le sacrifice avec les morts de guerre et la rédemption avec Israël. Cela est illustré par la fin de la Liste de Schindler où les rescapés quittent l’Europe pour arriver à Jérusalem et où visuellement le noir et blanc laisse place à la couleur.

Dans cette vision d’Israël, se développe en diaspora une reconnaissance empreinte de culpabilité à l’égard des soldats israéliens, qui assurent la défense d’une terre qui sera le refuge en cas de retour des persécutions contre des juifs qui cumulent la demande de sécurité ici et la certitude d’une protection là-bas.

Elle relève la perception différente des juifs américains, en l’absence de persécutions.

Il en résulte un impératif moral : ne pas critiquer Israël à qui on est redevable.

S’agissant de la Palestine, la conception la plus répandue est que les Palestiniens n’existent pas. L’influence de la propagande de guerre israélienne est considérable dans les échanges communautaires, mais pas seulement. Une grande majorité de juifs de France ont des membres de leur famille habitant en Israël. Or en Israël, il existe une véritable propagande de guerre, propagande qui est transmise aux juifs de France en partie par leurs proches, qui leur semblent des témoins plus crédibles que les médias, d’autant que notre époque est marquée par une méfiance générale à l’égard de la presse. Dans de nombreuses familles juives, on met ainsi un point d’honneur à ne pas croire les médias, l’exemple le plus frappant étant donné par l’affaire Mohammed Al-Durah (30 septembre 2000) et le harcèlement de Charles Enderlin auquel elle a donné lieu.

Beaucoup croient encore qu’il existe « une politique arabe de la France » et que la presse est au service d’un pouvoir appliquant cette politique. Ils ne croient qu’à la propagande israélienne imaginant qu’il s’agit d’une vision objective du conflit. Cette attitude est illustrée par le documentaire réalisé lors de la manifestation de soutien à Israël à l’été 2014 : « Manifestation pro-israélienne ou les Israéliens imaginaires », avec des commentaires d’Eyal Sivan.

Yaël Elbaz cite la phrase apocryphe attribuée à Golda Meir et souvent reprise, qui évoque des arabes dénués d’humanité, qui n’aiment pas leurs enfants : « Nous pourrons sans doute un jour vous pardonner d’avoir tué nos enfants. Mais il nous sera beaucoup plus difficile de vous pardonner de nous avoir contraints à tuer les vôtres. La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu’ils nous haïssent. » Cette déshumanisation vise à empêcher toute empathie et toute identification à l’égard des Palestiniens, mais illustre aussi une inversion totale des responsabilités visant à dédouaner complètement les Israéliens.

Les Israéliens sont eux-mêmes immergés dans cette propagande. Néanmoins, même si tout est fait pour que le juif Israélien rencontre le moins possible les Palestiniens, il est confronté à la réalité de l’occupation, ce qui peut parfois amener à une remise en question de cette propagande. Or ce n’est pas le cas des juifs de France qui ont généralement une vision d’un Israël de carte postale lors de vacances dans les villes balnéaires en évitant les villes et les quartiers arabes. Ces touristes ne voient pas la réalité de l’occupation, les check-points

En France, les blessures héritées de la décolonisation en Afrique du nord, dont une majorité de juifs Français sont issus, ont constitué un facteur aggravant et abouti à la construction d’un discours selon lequel les juifs auraient vécu un enfer absolu dans les pays arabes, illustré par l’ouvrage de Georges Bensoussan Juifs en pays arabes, le grand déracinement. Il y aurait eu ainsi une Nakba des Juifs des pays arabes. La Nakba palestinienne ne serait qu’un échange de populations, comme entre l’Inde et le Pakistan. Ce sujet reste à traiter objectivement dans l’histoire de la colonisation et de la décolonisation.

On observe aujourd’hui un frémissement : une partie des juifs de France ne reconnaissant pas la vision du CRIF se regroupent dans de petites associations, telles que l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), association issue de la Résistance qui avait participé à la création du CRIF mais en est sortie en 2009.

En France domine cependant une attitude des Autorités qui considèrent une seule voix légitime, le CRIF, représentant des juifs de France, situation différente du cas de l’AIPAC (1) aux Etats-Unis, qui se présente comme un lobby pro-israélien, sans prétention à la représentation communautaire.

Une adhérente fait part de son émotion à l’évocation de la perte des langues, des cultures.

Un adhérent évoque les travaux de Shlomo Sand, qui remettent en cause le sionisme.

Une adhérente remercie l’oratrice pour sa sincérité. Elle note que le mot de sionisme n’a pas été utilisé dans l’exposé et pose la question de la construction et de l’instrumentalisation de l’idée sioniste.

Elle demande si des juifs de France participent à la marche des vivants. Yaël Elbaz indique que c’est effectivement le cas de quelques classes dans certaines écoles.

Elle pose la question de l’athéisme et relève que Finkielkraut est athée et ne parle pas hébreu.

Elle souligne qu’il y a beaucoup de juifs à l’AFPS, souvent parmi les plus radicaux sur la question palestinienne.

On cite une anecdote sur la visite d’un rabbin français pour la paix, qui devait prendre contact avec des représentants de diverses confessions mais qui avait considéré qu’il n’était pas nécessaire de rencontrer des rabbins français.

Un adhérent estime que les intellectuels juifs ou israéliens favorables aux Palestiniens sont peu visibles en France.

Yaël Elbaz estime que la radicalité des juifs pro-palestiniens est normale, car on est obligé de prendre parti.

Elle évoque une « judaïsation » actuelle de l’identité israélienne, qui est excluante pour les Israéliens non juifs.

Une adhérente demande comment il faut comprendre le concept d’« israélite. » Yaël Elbaz estime qu’il s’agissait d’un mot poli pour dire « juif » lorsque ce mot était considéré comme une insulte, que l’on n’utilise plus du tout aujourd’hui.

Un participant pose la question de l’existence d’une gauche israélienne minoritaire.

Bernard Ravenel évoque à ce sujet le film « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin », qui donne l’impression qu’il y a deux Israël, une société très divisée.

Il pose la question de l’existence de l’antisémitisme en France. Yaël Elbaz indique qu’il y a une réelle montée de l’antisémitisme en France, concrétisée par divers textes, en particulier de fausses traductions du Talmud. Elle estime qu’on assiste à une résurgence du vieil antisémitisme, instrumentalisant la question palestinienne.

Un adhérent mentionne une réunion de l’UJRE avec un soldat israélien refuznik de l’association Zochrot. Il rappelle que des historiens israéliens contestent la vision officielle. Il demande comment le slogan « Un terre sans peuple pour un peuple sans terre » peut raisonnablement être repris par des juifs français.

Yaël Elbaz souligne qu’avoir été victime ne rend pas nécessairement meilleur et cite Avraham Burg : « On dit souvent qu’un enfant maltraité deviendra un enfant maltraitant. […] En s’armant jusqu’aux dents, Israël s’apparente à un enfant chétif qui chercherait à se protéger de ses ennemis, réels ou imaginaires […] La Shoah fait partie de notre vie, on ne l’oubliera jamais et on ne laissera personne l’oublier. […] Face à la Shoah, tout est insignifiant, néant, et donc permis. Barrages, encerclements, sièges, tueries : tout est possible, puisque nous avons survécu à la Shoah, et surtout… qu’on ne nous fasse pas la morale ! » (2).

Bernard Ravenel rappelle la vision de Zeev Jabotinsky. Celui-ci ne nie pas l’existence des Arabes mais considère qu’ils n’ont pas d’identité nationale. Il estime qu’ils n’accepteront jamais l’installation des Juifs en Palestine et qu’il faut s’en protéger par la force.

Il souligne que l’enseignement de l’histoire en France reprend largement la vision israélienne.

Gérard Larose rappelle que l’adoption de cette vision a un fonds religieux chez les chrétiens, avec l’enseignement de « l’histoire sainte » aux enfants du catéchisme.

A une question sur les femmes rabbins, Yaël Elbaz signale qu’il n’y a que deux femmes rabbins en France (erratum : il y en a trois) et qu’il y a peu de synagogues libérales et estime que les Juifs libéraux français le sont moins que ceux d’autres pays. De plus, pour devenir rabbin libéral, il faut faire son rabbinat à l’étranger (principalement l’Angleterre ou les Etats-Unis), car il n’y a aucune école rabbinique libérale en France.

Une adhérente rappelle le festival « Focus Palestine » à la Maison des métallos et en particulier les pressions du CRIF contre l’exposition « Palestiniens entre deux guerres » de Médecins Sans Frontières. Elle demande s’il y a eu des interdictions effectives à la suite de telles pressions. Bernard Ravenel cite le cas d’une exposition dans le 19ème qui a dû se déplacer vers une salle plus discrète.

Une adhérente demande pourquoi il est difficile d’être juif quand on n’est pas religieux.

Yaël Elbaz rappelle la faiblesse originelle du sionisme en France par le fait que là où il y a eu intégration, il n’y a pas eu de grand mouvement sionisme. Le sionisme s’est développé avant tout sur l’exclusion des juifs.

 

(1) American Israel Public Affairs Committee.

(2) Dans Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste et universaliste.

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