Conférence de Thomas Vescovi le 2 juin 2015

La Mémoire de la Nakba en Israël – Le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne

Thomas Vescovi présente l’idée du livre. Il est généralement de bon ton de dire que les deux côtés veulent la paix. Or, une rapide analyse de terrain démontre le contraire. Il s’agit ici de s’interroger sur la communauté juive israélienne, et les raisons de sa radicalisation et de son incapacité à reconnaître ses responsabilités dans la tragédie palestinienne, et en premier lieu la Nakba. Le livre est la synthèse d’un mémoire de Master réalisé à l’Université Paris 8.

Thomas Vescovi présente la Nakba en quelques chiffres : 685 localités partiellement ou totalement dépeuplées, 70 cas de massacres de civils, occupation de 78 % du territoire de la Palestine, perte de 300.000 hectares de terres agricoles, de 73.000 logements et 8.700 boutiques, de cinq millions de livres, départ de 805.000 réfugiés.

Pour les Palestiniens, il s’agit bien d’une catastrophe. Le point de vue israélien est opposé : il s’agit de leur heure de gloire, la réalisation d’une utopie, avec le départ spontané des Palestiniens qui ne voulaient pas vivre avec les juifs et voulaient rejoindre les armées arabes pour poursuivre la guerre.

Le caractère sensible de la question est illustré par une loi interdisant toute commémoration de la Nakba adoptée par la Knesset en mars 2011.

La première partie du livre est historique, avec comme point de départ le passage de Napoléon Bonaparte en Palestine, en 1799, puis les premières implantations d’immigrés juifs. L’idée étant de temporaliser les relations entre Occident et habitants de la Palestine.

L’intervention se limite à l’après-1948, pendant une première phase de l’Etat d’Israël, jusqu’en 1970-1980, les Israéliens considèrent que « les Palestiniens n’existent pas ». Ils n’ont jamais existé pour Golda Meir (juin 1969). Les Israéliens ne nient évidemment pas l’existence des Arabes mais leur identité palestinienne.

Plusieurs évènements vont cependant modifier cette perception.

En septembre 1982, les massacres des camps de Sabra et Chatila font de 800 à 2.000 victimes. Une large diffusion de photos du massacre par la presse suscite une interrogation : « Qui sont ces réfugiés ? », ce qui donne lieu à un titre du Matzpen : « Les Israéliens découvrent que leurs indiens sont vivants ».

En 1987, avec la première Intifada, ils découvrent que les causes de la révolte sont la liberté et la démocratie, et non l’Islam, au même moment où la contestation surgit dans les pays de l’est européen. On observe alors les premières interviews de Palestiniens dans leurs villages, publiées dans Haaretz, et en 1992, la première étude sociologique sur les Palestiniens.

Après les premières interrogations sur la possibilité de la paix, « le mirage d’Oslo » est marqué par la poignée de mains entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le 13 septembre 1993 à la Maison blanche.

Deux mouvements vont anéantir « l’esprit d’Oslo ». Après l’assassinat de Rabin, le 4 novembre 1995, et l’arrivée de la droite israélienne au pouvoir en 1996, Ariel Sharon appelle les colons à conquérir les collines de Cisjordanie et Netanyahou s’emploie à maintenir la tension. Les attentats-suicides du Hamas et du Djihad islamique y répondent.

En septembre 2000, la seconde Intifada est déclenchée par l’irruption d’Ariel Sharon avec 50 gardes armés sur l’Esplanade des mosquées. Au bout d’un mois, 200 Palestiniens sont tués. De nombreux Israéliens sont tués dans des attentats pendant les trois années qui suivent.

De 1987 à 1990, on avait assisté à la parution des premiers ouvrages des « nouveaux historiens israéliens », dont la promotion avait été assurée par le mouvement « La paix maintenant » et qui remettaient en cause la vision israélienne dominante des événements de 1948. La seconde Intifada marque à cet égard un net recul. Les critiques se déchaînent contre les « nouveaux historiens ». Certains de ces historiens rentrent dans le rang. Ilan Pappé, par exemple, est boycotté et choisit l’exil.

La deuxième partie du livre, intitulée « les sources du refoulement », recherche ce qui fait qu’un jeune Israélien ignore aujourd’hui la Nakba. Elle détaille les trois sources du refoulement.

La première source est le sionisme lui-même, dont les fondements idéologiques sont issus du contexte colonial de la fin du 19ème siècle : à défaut d’être vide d’habitants, la Palestine est considérée comme une terre sans propriétaire légitime. Malgré des visions contrastées de chroniqueurs qui constatent l’existence d’une société en voie de modernisation, loin de l’image d’une terre vide, avec le port de Jaffa, avec ses cinémas, son orchestre national, les Juifs qui s’installent en Palestine sont considérés comme « un peuple sans terre qui revient à une terre sans peuple ». Le sionisme se veut mouvement d’émancipation et la création d’un Etat est perçue comme condition de l’émancipation, voire d’un retour à un passé glorieux. On se met à la recherche des Juifs de Palestine et certaines images des premières implantations montrent des colons qui s’efforcent de ressembler aux paysans arabes. La résolution 194 de l’ONU est rejetée car le retour des réfugiés serait la fin du rêve sioniste.

La deuxième source du refoulement est la formation du soldat-citoyen.

Le système scolaire israélien est un système de ségrégation. Les enfants juifs et arabes ne vont pas dans les mêmes écoles. Les manuels présentent une vision mythique visant à renforcer la légitimité et la supériorité du sionisme. La société palestinienne est caricaturée dans les manuels comme une société traditionnelle, incapable de progrès. Les Palestiniens sont représentés dans les livres pour enfants comme des paysans arriérés ou des terroristes kamikazes. Selon une enquête publiée dans Haaretz, 50 % des adolescents juifs israéliens refusent l’idée d’avoir des amis arabes, 61 % considèrent le fait de sortir avec un(e) arabe comme une trahison.

Globalement, les jeunes juifs israéliens ne sont pas éduqués à être de bons citoyens mais de bons soldats.

La troisième source du refoulement est l’instrumentalisation politique de la mémoire. Un israélien sur trois est lié à la Shoah et « face à la Shoah, rien n’existe ». La spécificité de la Shoah exclut toute volonté d’universalisme. Il y a eu un changement d’attitude à l’égard des rescapés de la Shoah entre 1967 et 1973, avec l’immigration de nombreux juifs arabes et des Falashas. Il fallait faire comprendre la Shoah à ces nouveaux arrivants et on a eu recours pour cela aux rescapés, que l’on mettait auparavant de côté et que l’on utilisait que pour culpabiliser les occidentaux.

Thomas Vescovi souligne qu’Israël est aujourd’hui un pays en mutation. La vie à Tel Aviv se déroule dans une ambiance souvent festive, où le conflit est ignoré. Seulement 9 % des juifs israéliens considèrent que la paix avec les Palestiniens doit être une priorité, loin derrière le logement ou la sécurité.

Les 500.000 colons ont une influence majeure dans la vie politique. Jérusalem est considérée comme le cœur du pays et les colonies ne sont pas considérées comme telles.

La gauche sioniste (parti travailliste) s’est recomposée et s’est redéfinie comme « bloc sioniste ». Son représentant Isaac Herzog considère que Netanyahou isole le pays et lui reproche son incompétence sur la question du logement, non en critiquant la colonisation mais en regrettant des implantations très éloignées de Tel Aviv, alors qu’il faudrait favoriser des colonies plus proches, à Jérusalem et à Bethléem.

Depuis 2000-2001, progresse l’idée de reconnaître Israël comme Etat du peuple juif. Une vision ethnico-religieuse du conflit s’est répandue après le 11 septembre. La radicalisation se traduit par le refus de la paix, le refus de toute confiance aux partis qui affirment que la paix est possible, en privilégiant la seule sécurité.

Tel Aviv est aujourd’hui fragmentée en communautés juives (sépharades, ashkénazes, falashas) dont l’unité ne tient que par la peur.

La population de l’Etat d’Israël est de 8,3 millions d’habitants, dont 6,25 millions de juifs, dont 20 % se déclarent athées et 65 % disent ne pas être religieux. 50 % des enfants juifs sont scolarisés dans des écoles publiques laïques, environ 20 % dans des écoles « publiques » religieuses et 15 % dans des écoles privées orthodoxes.

Thomas Vescovi présente deux organisations opposées : Zochrot, qui vise à enseigner la Nakba aux juifs israéliens, et Im Tirtzu, organisation étudiante très active soutenant Naftali Bennett, dont l’objectif est de « reconstruire une société sioniste ». Im Tirtzu incrimine l’influence néfaste des réseaux sociaux, considère qu’enseigner la Nakba est le premier acte antisémite, et pratique la surveillance et la dénonciation des enseignants non conformistes, par exemple lors de tournées aux Etats-Unis auprès des donateurs.

Thomas Vescovi estime qu’Israël fait face au néo-libéralisme et à l’individualisme, qui sapent les valeurs collectives de l’Etat d’Israël. De nombreux jeunes évitent de faire l’armée ou le font sans motivation, mais sans vouloir pour autant la justice pour les Palestiniens, au sens où nous l’entendons.

Thomas Vescovi évoque l’ONG « Breaking the silence », qui regroupe d’anciens militaires souhaitant témoigner des abus commis contre les Palestiniens. Il explique la violence de la répression des manifestations pacifistes par la hantise d’un retour de la mémoire.

Au début du débat qui suit, un adhérent signale un reportage sur « L’enfer des enfants éthiopiens en Israël ». Thomas Vescovi indique que beaucoup de militants israéliens se sont recentrés sur la défense des Falashas et s’intéressent moins aux Palestiniens, considérant qu’il s’agit d’une cause sans fin.

Une adhérente estime que la Nakba est l’angle mort de la vie des Israéliens. La reconnaître conduirait à la constatation que « le monstre, c’est nous ».

Elle évoque la photo de premiers sionistes s’efforçant de ressembler à des arabes, significative du rejet de l’image du « juif diasporique », objet de haine et de honte.

Bernard Ravenel estime que la France a aussi sa responsabilité dans l’utilisation de l’histoire pour justifier une politique. Il oppose l’histoire des vainqueurs à la possibilité d’une histoire parallèle. Il estime qu’il n’y a pas de compréhension possible si les peuples ne connaissent pas l’histoire de l’autre : les Palestiniens doivent s’intéresser à l’histoire de la Shoah. L’idéal serait d’écrire l’histoire ensemble, d’écrire une histoire croisée nécessaire à la réconciliation, malgré la difficulté de la démarche pour deux populations qui se disputent une même terre. Il demande s’il y a eu des tentatives de croiser l’histoire.

Une adhérente évoque les polémiques dans les débats sur l’Algérie française mais elle estime que ce qui se passe en Israël est pire en termes de ségrégation, dépossession, expulsions, citant la phrase souvent prononcée : « Ils n’ont qu’à partir en Jordanie ».

A propos de l’angle mort, Thomas Vescovi évoque une rencontre avec de jeunes dirigeants du Hadash, partie prenante du mouvement des indignés israéliens. On parlait de manifestations unitaires, drapeaux israéliens mais rien sur la Palestine « comme s’il y avait un éléphant dans la pièce et qu’on lui tournait le dos ».

Il mentionne des rencontres à Paris avec de jeunes juifs sionistes en tournée de promotion, en contacts avec des juifs arabes, considérés comme ayant abandonné le judaïsme, alors qu’ils sont les plus proches des juifs orientaux originels.

Une adhérente souligne l’importance pour les jeunes Israéliens de ne pas se considérer comme des bourreaux mais comme des victimes.

Thomas Vescovi souligne l’intérêt de montrer que ce sont les Israéliens qui ne respectent pas les plans de partage et de présenter ce qu’était la Palestine avant la Nakba.

Il indique qu’il y a eu beaucoup d’initiatives d’histoires croisées ou d’archives communes mais qu’elles se sont arrêtées avec la deuxième Intifada.

Il rappelle que son projet de départ était une étude croisée de la perception de la Shoah par les Palestiniens et de la perception de la Nakba par les Israéliens mais qu’il en avait été dissuadé par sa directrice de recherches.

Il cite Franz Fanon, pour qui « la condition de maintien d’une colonie est le maintien d’une armée supérieure ».

Une adhérente souligne l’instrumentalisation des rescapés de la Shoah, pauvres et méprisés, qui n’ont pas reçu d’aide, mais qui sont utilisés politiquement.

On évoque l’influence sur les jeunes de l’ouverture par les réseaux sociaux, comme source d’informations alternatives.

On évoque la perception entretenue de l’Etat de Palestine comme un Etat islamiste et de la paix avec les Palestiniens comme une menace de destruction.

 

Interview de Thomas Vescovi par l’UJFP

 

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